Dans la peau d’une prof des écoles vacataire : « Mon statut se résume à un mot : kleenex »

samedi 12 mars 2011
par  antonin
3 votes

Les enfants l’appellent maî­tresse. Et pour­tant, elle n’en est pas une. Blandine [1] n’a pas été admise au CRPE [2] et n’a reçu aucune for­ma­tion. Malgré tout, elle « enseigne » depuis la ren­trée 2010 dans les écoles du 93. Une situa­tion ren­due pos­sible, depuis le plan de rem­pla­ce­ment des ensei­gnants absents lancé par Luc Chatel au prin­temps 2010.

8h45 : ligne 102, direc­tion Rosny-sous-Bois (93). Je n’ai tou­jours pas eu mon affec­ta­tion. Je tiens mon por­table au creux de la main. Dans quelques ins­tants, je serai fixée. Une grippe, une gas­tro, un deuil... C’est ma spé­cia­lité. Dans la vie, je suis mer­ce­naire : je rem­place les ensei­gnants absents de la petite sec­tion au CM2. Si j’ai suivi une for­ma­tion ? Pas pour ensei­gner. Les parents d’élèves ne le savent pas. Leur pro­gé­ni­ture m’appelle maî­tresse. Un titre qu’eux seuls m’ont décerné. Personne ne se doute que j’ai été recru­tée par hasard. Je suis un nom sur une liste d’inscrits au CRPE 2010 [2]. Avant que je ne pousse la porte d’une classe pour la pre­mière fois, per­sonne ne s’est demandé si j’étais tout sim­ple­ment apte. Ou même capable d’assurer la sécu­rité des élèves...

 « Contractuel » pré­caire

Le concours, je l’ai tenté après dix ans de jour­na­lisme. Un an de pré­pa­ra­tion l’IUFM à bacho­ter des épreuves stu­pides au regard de la for­ma­tion qu’exige ce métier. J’en ai appris davan­tage en étant mère qu’étudiante. Et puis, j’ai le sens cri­tique che­villé au corps. Mauvais point : je ne suis pas ren­trée dans le moule. Mais je suis déter­mi­née. Débrouillarde et oppor­tu­niste j’ai mal­gré tout inté­gré l’Éducation Nationale par la petite porte. Mon sta­tut se résume à un mot : « klee­nex » pour citer un membre de la DIMOPE 6 ( ser­vice de ges­tion des per­son­nels sta­giaires) à Bobigny. Sur ma fiche paye, je ne vaux pas mieux : « Stagiaire M2 ». En clair, un « contrac­tuel » pré­caire créé par le minis­tère de l’Éducation Nationale au prin­temps 2010 pour assu­rer la conti­nuité du ser­vice public en cas d’absence de titu­laire. Une curio­sité propre à l’académie de Créteil selon le Snuipp 93.

 Salaire : retards, erreurs et baisse inexpliquée

Le matin, dans le 102, il n’y a jamais de contrô­leurs. Ça m’arrange parce que je voyage sans titre de trans­ports depuis le mois de sep­tembre. Je fraude en priant la sainte République de ne pas me faire démas­quer devant un élève ou un ensei­gnant. C’est que je dois don­ner l’exemple. Mais par les temps qui courent, je rogne aussi sur mon sens du civisme. J’ai reçu mes pre­miers émolu­ments avec trois mois de retard. J’attendais novembre avec l’impatience de celui qui a cœur de régler ses créan­ciers. C’était sans comp­ter l’incurie des ser­vices comp­tables de la noble ins­ti­tu­tion. J’ai perçu 1700 € en novembre. « Erreur de cal­cul » m’avait-on affirmé. Décembre : 215,80 €. Erreur de vir­gule ? Non, effet vacances. Mi-décembre : un mail m’informe d’une réduc­tion de salaire. Mon taux horaire passe de 33,30 € à 22, 80 €, à comp­ter de jan­vier 2011. Motif invo­qué par le roi du « Kleenex » : « Bah vous savez, c’est la crise pour l’État aussi ». Le ton monte de mon côté. Riposte : « Si cela ne vous convient pas, vous pou­vez tou­jours aller voir ailleurs ».

 Ni congé payé, ni prime de pré­ca­rité, ni droit au chômage

« Ce matin, tu vas à Léon Blum, en CE2 », m’annonce la voix bien­veillante de la secré­taire de la cir­cons­crip­tion . Ouf, je suis en ter­rain connu. Le direc­teur me fait confiance et j’ai un bon contact avec les ensei­gnants. C’est sou­vent le cas. Lorsque j’arrive dans une école pour la pre­mière fois, je joue tou­jours carte sur table quant à mon sta­tut. Parfois, j’ai le sen­ti­ment de devoir ras­su­rer ceux qui m’accueillent. Leur han­tise : la pri­va­ti­sa­tion de l’Éducation natio­nale. Ma pré­sence, pour cer­tains, est la preuve que le pro­ces­sus est en marche. Et puis, il y a mon salaire, que l’on trouve « outra­geu­se­ment élevé » au regard de mon absence de for­ma­tion. Je ne me laisse pas démon­ter. Je pré­cise que je suis payée sur 10 mois, que je n’ai pas de congés payés, ni de prime de pré­ca­rité, ni droit au chô­mage et que je peux être remer­ciée sans pré­avis du jour au len­de­main... Parfois le regard change. Et puis, je tra­vaille, et cela se sait. Certes, c’est perfectible. J’apprends en me trom­pant et sou­vent aux dépens des élèves. Je n’ai pas tou­jours le temps de pré­pa­rer, et aucune visi­bi­lité. J’ai demandé à être visi­tée régu­liè­re­ment par un conseiller péda­go­gique. On sait que je retente le concours en sep­tembre 2011, ce qui me donne une cer­taine cré­di­bi­lité. Le bus s’arrête et me jette à deux pas de l’école. « Bonjour, maî­tresse », me lancent quelques têtes connues. Dans quelques minutes, j’entrerai dans la classe. Une jour­née nor­male où je ferai de mon mieux avec mes faibles moyens, mais avec ma meilleure arme : l’envie d’être là où je suis.

Une pro­fes­seure des écoles vaca­taire dans le 93


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Illustration : "Dark Days" par Demon Mathiel (à voir sur www.deviantart.com)


[1] Le prénom a volontairement été modifié.

[2] CRPE : concours de recrutement des professeurs des écoles.



Commentaires

jeudi 8 novembre 2012 à 16h44

On recrute des enseignants à pôle emploi ? Je ne vois pas le problème ?? Vous n’avez pas de diplôme et vous êtes institutrice alors pourquoi critiquer les gens demandeur d’emploi qui ont des bac +2 +3 +4 ou +5 ??? Vous êtes titulaire et vous faite comme les autres , vous considé que les gens à pôle emploi ont pas de niveau intellectuel , vous vous surévalué !!!

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jeudi 7 avril 2011 à 18h15 - par  cécil durance

Pour avoir été TZR pendant 8 ans, je sais qu’on " casse " des enseignants et des vocations en les envoyant à droite à gauche, sur plusieurs établissements, qu’ils aient ou non leur permis en poche d’ailleurs . Qu’importe si l’enseignant se retrouve sur 4 collèges dans une Bretagne profonde et à dos de cyclo sous la pluie ou la neige ... j’avais heureusement, contrairement à toi, un salaire fixe, et des vacances payées à défaut d’un appartement stable... Les mutations obligent souvent à déménager d’année en année...
Autrefois il y avait des "points" en compensation, aujourd’hui plus rien...et je plains les nouveaux TZR qui n’ont que des inconvénients et aucun avantage. Il faut faire face à tout, y compris au regard des profs qui ne voient pas toujours le remplaçant d’un bon oeil.
Pour ma part, j’ai depuis obtenu un poste fixe, mais je garde un amer souvenir de ces années, difficiles, en plus, d’un point de vue personnel.
J’ai trop souvent l’impression que l’on considère l’enseignant vacataire ou TZR ou MA comme un bouche trou...Combien restent brisés pour avoir voulu, pourtant, donner le meilleur d’eux même ?
Courage Bandine et bonne chance pour ton concours !!!

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mercredi 16 mars 2011 à 17h14 - par  josette MARION

Courage, car, suivant le désir, les circonstances, on arrive à la titularisation
J’en parle en connaissance de cause : entrée dans l’enseignement en 1960 sans formation juste celle de mère de famille, je me suis retrouvée à la tête d’une classe de maternelle sans aucune formation en tant qu’institutrice suppléante ; après avoir passé le Certificat d’aptitude pédagogique sans formation que j’ai eu au 3ème essai (après j’étais virée), j’ai eu une délégation de stagiaire, puis l’année suivante j’ai été titularisée.
Voila ce qui se passait sous de Gaulle. J’ai fait un certain nombre de jours de grève pour cela n’arrive plus, que les futurs enseignants soient formés avant d’être mis face aux élèves, mais la droite revenue elle n’a eu de cesse que de supprimer les IUFM, qui n’étaient peut-être pas la panacée. Maintenant c’est le comble on recrute les enseignant à Pôle emploi.
Courage Blandine
J. Marion

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[Sweden] New legislation to help foreign postgraduates stay on

Sunday 27 April

On 1 July this year, new legislation will come into force in Sweden that includes measures which will make it considerably easier for foreign doctoral candidates and students to stay and work in the country after graduating.

An agreement between the outgoing Alliance government and the Swedish Green party will secure a majority vote for the proposal in the parliament. (...) – University World News, by Jan Petter Myklebust, 21 March 2014 Issue No:312

On the Web : Full news here

US : Dwindling tenure posts

vendredi 18 avril

Tenure is dying out at US universities.

The proportion of non-tenure-track and non-tenured faculty posts continues to rise across all US institutions, finds a report by the American Association of University Professors (AAUP) in Washington DC. Losing Focus : The Annual Report on the Economic Status of the Profession, 201314 surveyed 1,159 public and private US institutions and found that the overall proportion of assistant professors in non-tenure-track posts was 23.4 for 201314, compared with 20.8 in 201011. Dwindling tenured and tenure-track posts threaten the ability of scientists to conduct research without interference from funders or administrators, says John Curtis, the report’s lead author and director of research and public policy for the AAUP. - Nature, 508, 277, 09 April 2014

Sur le Web : Read on nature.com

Les coupes budgétaires pèsent sur la recherche académique américaine

jeudi 12 décembre 2013

Aux USA, les répercussions des coupes budgétaires fédérales pour la recherche académique sont bien visibles selon une études récentes :

  • moins de place pour les étudiants dans les labos (stages, doctorat, ...) : - 31% ;
  • moins de CDD à temps partiel : -30% ;
  • moins de postdoctorants : - 24% ;
  • moins de postes fixes dans 22% des cas.

Une recherche académique en récession aux USA...

Étudiants étrangers : la sénatrice Dominique Gillot dépose une proposition de loi visant à améliorer leurs conditions d’accueil et de séjour

vendredi 15 février 2013

« Il n’est (?) ni dans l’intérêt des pays d’origine, ni dans le nôtre, de renvoyer chez eux les étrangers dès la fin de leurs études. Au contraire, c’est après au moins une première expérience professionnelle que ces diplômés pourront, à leur retour chez eux ou à l’international, mettre à profit les compétences acquises en France et en faire la promotion. » Voilà ce qu’écrit Dominique Gillot, sénatrice (PS) du Val d’Oise, dans l’exposé des motifs de la proposition de loi relative à l’attractivité universitaire de la France qu’elle dépose mardi 12 février 2013.

« Droit illimité au séjour » pour les diplômés d’un doctorat français. Dans son article 4, la proposition de loi « crée un droit illimité au séjour en France pour tout diplômé d’un doctorat obtenu en France, à qui la carte ’compétences et talents’ est délivrée sur sa demande ». Il est précisé que « cette disposition a vocation à favoriser les échanges entre les pays d’origine et la France, permettant de développer une coopération économique continue, enrichissante, sans pillage des cerveaux des pays émergents ».

Titularisations loi Sauvadet : du nouveau ?

vendredi 23 novembre 2012
  • Reçu ce jour sur la liste SLR-débats -
    Selon l’AEF (dépêche n° 174978 du 22/11, extraits) :
  • « Le MESR « a obtenu les moyens de créer une voie supplémentaire et réservée d’accès à la fonction publique. En 2013, plus de 2 000 personnes pourront en bénéficier », se réjouit Geneviève Fioraso, ministre de l’ESR, dans un communiqué mercredi 21 novembre 2012, après avoir reçu « les organisations syndicales représentatives dans l’enseignement supérieur et la recherche pour leur annoncer le plan d’action ministériel pour la résorption de l’emploi précaire ». Cette réunion faisait suite au comité technique ministériel du 6 novembre dernier, qui n’avait pas pu se tenir faute de quorum : la CGT, la FSU et FO avaient en effet refusé de siéger pour protester contre les modalités de titularisation des contractuels retenues par le MESR
  • La ministre rappelle que le recensement effectué fait état de 8 400 précaires à ce jour dans les universités et de 1 400 dans les organismes de recherche. Elle se donne « pour objectif de conduire le plan de titularisation en quatre ans ». « En complément, les nouvelles orientations de l’ANR (Agence nationale pour la recherche) vont contribuer à diminuer le flux de nouveaux CDD. En particulier, aucun projet scientifique ne pourra être financé s’il repose à plus de 30 % sur le travail d’agents non titulaires ». »
Sur le Web : Lire la suite sur SLR
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