Université : dans les pavés, le plagiat

lundi 31 janvier 2011
par  antonin
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Malaise dans le milieu universitaire français où deux cas majeurs de plagiat d’Edgar Morin et Umberto Eco déclenchent les passions.

Le plagiat, ce n’est pas que PPDA. L’université française est en plein trouble avec la concomitance de deux affaires majeures de plagiats. Depuis quelques années, les cas de plagiats de thèse se multiplient et pourrissent l’ambiance sur les campus, mais c’est la première fois que deux personnalités aussi haut placées dans la hiérarchie universitaire se font accuser de plagiat.

Le sociologue Ali Aït Abdelmalek, vice-président de la 19e section du Conseil national des universités (CNU), chargé à ce titre de la gestion de carrière des sociologues français, est accusé d’avoir plagié Edgar Morin... dans un livre sur Edgar Morin sorti en 2010. La linguiste Louise Peltzer, présidente de l’université de Polynésie française, est elle suspectée d’avoir recopié Umberto Eco dans un livre publié en 2000.

 Le cas Ali Aït Abdelmalek

Le 2 décembre, Pierre Dubois, sociologue à la retraite, publie sur son blog les preuves de 87 copié-collés d’Edgar Morin dans une dizaine de pages de l’ouvrage Edgar Morin, sociologue de la complexité d’Ali Aïd Abdelmalek. Ironie de l’histoire : le livre d’Abdelmalek est préfacé par Edgar Morin. En voici un exemple, pris sur les scans de Pierre Dubois.

La version d’Abdelmalek :

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La version de Morin :

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Ali Aïd Abdelmalek justifie l’absence de guillemets par une demande expresse d’Edgar Morin. Le plagié serait complice du plagiat :

« J’avais mis des guillemets partout.. car c’est difficile de redire en plus mal ce qui a été très bien écrit et défini, dans une présentation d’une théorie..., et l’intéressé lui-même -Edgar Morin à qui je transmets votre mail- m’a demandé de les enlever, "si j’étais d’accord avec le contenu" de la présentation de la méthode complexe. »

Le 19 décembre, Edgar Morin réagit enfin à l’affaire qui commence à occuper sérieusement les blogs de sociologues. Le célèbre sociologue se fait apôtre de la culture libre, inventant une nouvelle forme de licence Creative Commons autorisant les reprises non sourcées à condition que ce soit pour dire du bien de l’auteur d’origine :

« J’ai envoyé un message à Ali Abdelmalek où je lui disais qu’il ne peut y avoir plagiat pour un auteur dont on fait l’éloge dans un livre, quand certaines citations sont dépourvues de guillemets. Le plagiat lèse le plagié, que le plagieur ignore et fait ignorer. Ali Abdelmalek fait un livre utile à mon œuvre sociologique, qui vous le savez, est particulièrement ignorée chez les sociologues. »

Peut-on toujours parler de plagiat ? « Pour décider s’il y a plagiat, il faut se mettre du côté du lecteur : est-il, ou non, trompé sur l’identité de l’auteur des phrases qu’on lui donne à lire ? [...] Il n’y a pas le moindre doute : il y a plagiat », estime Jean-Noël Darde, maître de conférences à Paris 8, qui tient un très méticuleux blog sur le plagiat universitaire.

La réponse d’Edgar Morin n’a de toute façon pas calmé la polémique. La place éminente d’Aïd Abdelmalek au sein de la 19e section du CNU, amenée à juger les travaux de ses collègues, fait craindre une nouvelle jurisprudence : le plagiat est autorisé tant que le plagié ne s’en plaint pas, ce qui va à l’encontre de la tradition scrupuleuse de la citation qui fait foi dans la recherche. Dans les commentaires du blog de Pierre Dubois devenus un champ de bataille, loin des manières feutrées de l’université, le sociologue Alain Quemin résume le malaise au sein de la profession :

« Que pense Edgar Morin de ce qui suit ? Imaginons qu’un de mes proches ait un dossier scientifique un peu faiblard. Je décide, dans ma grande bonté, de l’autoriser, voire de l’encourager à écrire un ouvrage qui chantera mes louanges en reprenant mes propres écrits de façon servile et même en reproduisant mes propos, sur des pages et des pages entières, sans les guillemets qui s’imposent. Ce “disciple” aussi fidèle que peu scrupuleux considèrera probablement avoir écrit un texte qui m’est dû en grande partie et, tant qu’il n’est pas découvert, pourra s’en prétendre le seul auteur. Il sera donc évalué scientifiquement -et éventuellement recruté et promu !- pour un travail qui n’est pas le sien. »

L’affaire s’envenime encore le 21 décembre quand Pierre Dubois révèle sur son blog deux autres cas de plagiats attribués à Ali Aïd Abdelmalek, dans un article universitaire publié en 2008 et dans une présentation de colloque en 2009. Les associations de sociologues finissent par réagir et demandent dans un communiqué le 24 janvier la démission d’Abdelmalek de ses fonctions au sein du CNU :

« Que dirait le CNU d’un dossier de candidat à la qualification ou à la promotion constitué d’écrits ainsi empruntés ? »

Abdelmalek n’a pas démissionné et ne semble pas se soucier outre mesure de cette histoire. Contacté par Slate, il a annulé notre entretien à la dernière minute, prétextant une réunion. Il tient quand même à préciser qu’il « apprécie vraiment [notre] démarche d’avoir voulu recueillir [son] avis » et qu’il ne « manquera pas de [nous] recontacter à ce sujet ». On attend toujours.

 Le cas Louise Peltzer

Tout part cette fois d’une lettre ouverte datée du 17 janvier et signée par 52 universitaires (dont quelques pointures comme le linguiste Claude Hagège) pointant des coïncidences troublantes entre l’ouvrage Des langues et des hommes de Louise Peltzer, publié en 2000, et La Recherche de la langue parfaite dans la culture européenne d’Umberto Eco, publié en français en 1994. La linguiste, ancienne ministre de la Culture et de l’Enseignement supérieur du gouvernement polynésien de Gaston Flosse, est très critiquée au sein de sa fac, notamment pour son supposé autoritarisme.

Voici un exemple de copié-collé dénoncé par la lettre des chercheurs :

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Ce plagiat est en fait une vieille histoire, qui a donné lieu à diverses manœuvres des opposants à Louise Peltzer depuis plusieurs mois. Des chercheurs et des enseignants de l’université de Polynésie avaient alerté le ministère de l’Enseignement supérieur dans deux courriers envoyés en juin et en juillet 2010, tous deux restés sans réponse, d’après Libération. En septembre, le conflit s’était envenimé avec un mail anonyme envoyé aux rédactions polynésiennes pour dénoncer ce plagiat. Louise Peltzer avait alors annoncé dans une interview aux Nouvelles de Tahiti qu’elle comptait porter plainte pour usurpation d’identité, le mail de dénonciation étant envoyé avec une adresse à son nom.

La lettre des chercheurs aura cette fois-ci permis d’intéresser les médias et d’obliger Louise Peltzer à répondre. Interrogée par Libération, la linguiste renvoie la faute sur son éditeur :

« J’ai cité tous les auteurs que j’ai utilisés. Jamais je ne serais allée voler. Peut-être que parfois il a manqué des guillemets, mais l’éditeur voulait absolument mon texte et il n’a peut-être pas fait son travail. »

Le ministère de l’Enseignement supérieur refuse pour l’instant de prendre des sanctions contre Louise Peltzer. Interrogés par Le Monde, les services de Valérie Pécresse estiment que le plagiat d’un livre doit être jugé par la justice civile et non par une une commission de discipline. Cette réaction indigne Jean-Noël Darde :

« Cette réaction éclaire parfaitement le refus du ministère d’affronter avec sérieux le problème du plagiat universitaire. Cette réaction est non seulement absurde, mais d’une pure hypocrisie : cela fait dépendre d’une décision d’Umberto Eco ou du Seuil —les seuls à pouvoir porter l’affaire devant la justice civile— que la présidente d’une université puisse, ou non, continuer à plagier. »

 Les plagiats, malaise à l’université

On a longtemps considéré la question du plagiat universitaire sous l’angle unique des copié-collés de Wikipédia par les étudiants, mais ces pratiques houellebecquiennes semblent bien gentillettes à côté de cette série noire de plagiats par des chercheurs, qui sape l’autorité morale de l’université. Un autre cas embarrassant avait fait parler de lui en mars 2010, quand un enseignant-chercheur en histoire de l’art avait été condamné pour contrefaçon de sa thèse. Malgré la condamnation, le chercheur avait été nommé directeur de l’école supérieure d’art de Cambrai, avant de démissionner. Sans parler de nombreux autres cas qui n’ont pas suscité l’attention des médias.

Jean-Noël Darde note « une augmentation certaine » des cas de plagiats universitaires ces dernières années. Les facilités octroyées par Internet (à la fois pour plagier et pour découvrir les plagiats) ne sont pas la seule explication. Depuis que l’évaluation s’est imposée à l’université, les chercheurs sont incités à publier toujours plus pour pouvoir avancer dans leur carrière, ce qui peut pousser au crime le chercheur débordé.

Si le ministère de l’Enseignement supérieur semble complètement dépassé par le phénomène, un groupe informel de chercheurs s’est formé pour dénoncer ces plagiats grâce à leurs sites ou blogs : Hélène Maurel-Indart (université de Tours), Jean-Noël Darde (Paris 8), Michelle Bergadaà (Genève), Gilles Guglielmi (Paris 2)... Un séminaire de recherche sur le sujet est même organisédepuis la rentrée à Paris 2.

Malgré ces initiatives, ces chercheurs peinent à faire entendre leurs voix, nombre de leurs collègues observant un silence gêné ou les accusant de contribuer à un « grand bûcher universitaire ». C’est maintenant au ministère d’éteindre le feu en prenant des mesures contre le plagiat pour éviter que ces lourdes questions d’éthique ne se règlent que devant les tribunaux.

par Vincent Glad


Lire sur slate.fr

Illustration : "Le Plagiat" par René Magritte (Sotheby’s, New York, 1960)



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Brèves

[Sweden] New legislation to help foreign postgraduates stay on

Sunday 27 April

On 1 July this year, new legislation will come into force in Sweden that includes measures which will make it considerably easier for foreign doctoral candidates and students to stay and work in the country after graduating.

An agreement between the outgoing Alliance government and the Swedish Green party will secure a majority vote for the proposal in the parliament. (...) – University World News, by Jan Petter Myklebust, 21 March 2014 Issue No:312

On the Web : Full news here

US : Dwindling tenure posts

vendredi 18 avril

Tenure is dying out at US universities.

The proportion of non-tenure-track and non-tenured faculty posts continues to rise across all US institutions, finds a report by the American Association of University Professors (AAUP) in Washington DC. Losing Focus : The Annual Report on the Economic Status of the Profession, 201314 surveyed 1,159 public and private US institutions and found that the overall proportion of assistant professors in non-tenure-track posts was 23.4 for 201314, compared with 20.8 in 201011. Dwindling tenured and tenure-track posts threaten the ability of scientists to conduct research without interference from funders or administrators, says John Curtis, the report’s lead author and director of research and public policy for the AAUP. - Nature, 508, 277, 09 April 2014

Sur le Web : Read on nature.com

Les coupes budgétaires pèsent sur la recherche académique américaine

jeudi 12 décembre 2013

Aux USA, les répercussions des coupes budgétaires fédérales pour la recherche académique sont bien visibles selon une études récentes :

  • moins de place pour les étudiants dans les labos (stages, doctorat, ...) : - 31% ;
  • moins de CDD à temps partiel : -30% ;
  • moins de postdoctorants : - 24% ;
  • moins de postes fixes dans 22% des cas.

Une recherche académique en récession aux USA...

Étudiants étrangers : la sénatrice Dominique Gillot dépose une proposition de loi visant à améliorer leurs conditions d’accueil et de séjour

vendredi 15 février 2013

« Il n’est (?) ni dans l’intérêt des pays d’origine, ni dans le nôtre, de renvoyer chez eux les étrangers dès la fin de leurs études. Au contraire, c’est après au moins une première expérience professionnelle que ces diplômés pourront, à leur retour chez eux ou à l’international, mettre à profit les compétences acquises en France et en faire la promotion. » Voilà ce qu’écrit Dominique Gillot, sénatrice (PS) du Val d’Oise, dans l’exposé des motifs de la proposition de loi relative à l’attractivité universitaire de la France qu’elle dépose mardi 12 février 2013.

« Droit illimité au séjour » pour les diplômés d’un doctorat français. Dans son article 4, la proposition de loi « crée un droit illimité au séjour en France pour tout diplômé d’un doctorat obtenu en France, à qui la carte ’compétences et talents’ est délivrée sur sa demande ». Il est précisé que « cette disposition a vocation à favoriser les échanges entre les pays d’origine et la France, permettant de développer une coopération économique continue, enrichissante, sans pillage des cerveaux des pays émergents ».

Titularisations loi Sauvadet : du nouveau ?

vendredi 23 novembre 2012
  • Reçu ce jour sur la liste SLR-débats -
    Selon l’AEF (dépêche n° 174978 du 22/11, extraits) :
  • « Le MESR « a obtenu les moyens de créer une voie supplémentaire et réservée d’accès à la fonction publique. En 2013, plus de 2 000 personnes pourront en bénéficier », se réjouit Geneviève Fioraso, ministre de l’ESR, dans un communiqué mercredi 21 novembre 2012, après avoir reçu « les organisations syndicales représentatives dans l’enseignement supérieur et la recherche pour leur annoncer le plan d’action ministériel pour la résorption de l’emploi précaire ». Cette réunion faisait suite au comité technique ministériel du 6 novembre dernier, qui n’avait pas pu se tenir faute de quorum : la CGT, la FSU et FO avaient en effet refusé de siéger pour protester contre les modalités de titularisation des contractuels retenues par le MESR
  • La ministre rappelle que le recensement effectué fait état de 8 400 précaires à ce jour dans les universités et de 1 400 dans les organismes de recherche. Elle se donne « pour objectif de conduire le plan de titularisation en quatre ans ». « En complément, les nouvelles orientations de l’ANR (Agence nationale pour la recherche) vont contribuer à diminuer le flux de nouveaux CDD. En particulier, aucun projet scientifique ne pourra être financé s’il repose à plus de 30 % sur le travail d’agents non titulaires ». »
Sur le Web : Lire la suite sur SLR
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