Une précaire prétentieuse répond à la « crevure néolibérale »

Eco89.fr | 09/01/2011 | Par Ophélie Latil (porte-parole de Génération précaire)
jeudi 20 janvier 2011
par  antonin
6 votes

Le texte publié Rue89 et intitulé « Lettre ouverte d’une crevure néolibérale aux jeunes chômeurs » se voulait sans doute cinglant, mais ce n’est que le coup de gueule d’une trentenaire qui doit bien s’ennuyer. Notre super méchante anonyme n’a pas tort : les jeunes d’aujourd’hui, c’est un peu comme les enfants de la chanson de Didier Super : ils sont prétentieux, ils se rêvent tous cosmonautes ou cascadeurs.

On sent, à lire son texte, le vocabulaire « consulting » de celle qui bosse avec des gens « timesheetés » (chemises bleues-trois téléphones portables- beuglant « propal », « asap » et « monitoring » dans l’open space, tout en tweetant qu’ils sont charrette sur leur BBM). Elle doit sans doute expliquer, exaspérée, à ses stagiaires que « quand on n’avance pas, on recule ».

Et bien navrée, ce n’est pas un discours très original, surtout pour un lecteur régulier des pages Emploi du Figaro, journal qui s’interroge souvent sur cette Génération Y, mercenaire et immature.

 Les jeunes ont des prétentions parce qu’ils ont beaucoup donné

Mais soyons conciliants : soit, les jeunes sont prétentieux.

Pourquoi ? Ils arrivent, forts de plusieurs années d’études ponctuées de voyages à l’étranger, de jobs étudiants, de quelques mois à plusieurs années de stage selon leur cursus, gonflés à bloc par leurs enseignants. Ils sont prêts à rembourser le prêt étudiant contracté afin de financer toutes ces étapes, indispensables à leur arrivée sur le marché du travail.

Bon, c’est là que ça commence à sentir le roussi. Les pauvres, les précaires, tout ça, c’est pénible. En fait, ne devraient travailler que les gens qui ont les moyens de le faire. Parce qu’il y a du travail, mais pas d’emploi. Rémunéré, j’entends.

Du moins, il faut attendre. Entre trois et cinq ans, la dernière option s’étant généralisée depuis « la crise ». Les DRH vous le diront tous, il faut cinq ans d’expérience en moyenne pour obtenir, en qualité de « débutant », son premier emploi durable. Ce dernier s’obtient aujourd’hui en France, en moyenne, à 28 ans, comme le rappelle la sociologie Camille Peugny dans son livre « Le Déclassement ».

 Manager, chef de projet, consultant : ils l’ont été lors de leurs stages

« La crise » ! Notre anonyme ne doit même pas savoir avec quelle terreur elle est perçue par nos petits précaires, en suspension quelque part entre études et sacro-saint contrat de travail. On leur explique qu’on évite les boulets inutiles, mais en même temps, on les rappelle pour être stagiaires en tant que chefs de projet, business managers, chefs de produit marketing, chargés du recrutement ou consultants.

Et oui, pour votre gouverne, on peut être stagiaire responsable du recrutement de 600 personnes. Par ailleurs, on peut être consultant en tout : SSII, business intelligence, pots de fleurs, propriété industrielle, c’est d’une richesse sans fin, le consulting.

Par voie de conséquence, un petit loup ne comprend pas qu’après avoir été, lors d’un stage, manager de cinq personnes et chef de projet payé 400 euros, on ne veuille pas même lui refiler un CDD pour la même chose, lui qui l’a déjà un peu fait et commence à avoir ses marques. D’accord, son expérience n’est pas sans failles, mais la formation, c’est tout au long de la vie, on le lui a seriné à l’école, et ses parents ont pu changer de voie et monter en grade sans que ça semble poser problème.

 On me rappelle dans les cinq minutes, c’est jamais bon signe

Pour le néo-entrepreneur, il faut avoir l’enthousiasme de la jeunesse sans sa prétention, mais aussi l’expérience et la sagesse du senior. Et accepter de ne pas être intégré à l’effectif de l’entreprise, donc être externalisé, que ce soit en tant que stagiaire ou comme autoentrepreneur.

Il y a à peine quinze jours, je réponds à une annonce. Vous allez me dire que je suis une sale assistée, que je réponds à une annonce au lieu de faire des candidatures spontanées ou de me déclarer auto-entrepreneuse (entrepreneuse en quoi, ben en rien, juste pour dire que je suis une entrepreneuse de moi-même)…

Étaient proposés dix-huit mois dans un secteur porteur, avec des missions qui semblaient pas mal, la personne recrutée devant prendre la tête d’un département en cours de création.

On me rappelle dans les cinq minutes, et ça, c’est toujours signe que quelque chose cloche. Discours dithyrambique au téléphone, tout ça pour me demander de me rencontrer très vite. Je suis déjà un vieux singe, alors mes alarmes intérieures commencent à clignoter. Non sans raison, car à la fin, la personne m’annonce très décontractée :

« Nous avons omis de mentionner dans l’annonce que c’est un stage, vous n’avez pas été trop induite en erreur, c’est bien ce que vous recherchez ? »

Bien sûr coco, deux ans de stage et deux ans de CDD, je parle quatre langues et je vais faire le tiers de ton chiffre d’affaires pour 400 boules par mois, mais tu m’as prise pour qui ?

 On fait miroiter des fourchettes de salaires invraisemblables

Ben, en fait, tout simplement pour un de ces jeunes un peu bêtes, qui on enchaîné les stages et les jobs dans leurs études, et qui d’un coup, paf, se retrouvent pantois sur le marché du travail.

On leur a à peine expliqué comment rédiger un CV, on leur a bien tapé sur le système en parlant en « kilo-euros » et donné des fourchettes de salaires en début de carrière invraisemblables, alors forcément, quand ils se rendent compte que leurs profs leur ont menti en disant qu’après les sacrifices des mois de stage, ça finirait bien par payer, la couleuvre est dure à avaler.

Mais cette amertume est de courte durée : en général il faut bien manger et donc trouver très vite quelque chose qui vous occupe et idéalement vous aide à payer le loyer -là-dessus, chère néolibérale, vous serez d’accord, on est tous égaux, on a tous besoin d’un toit.

Pour le suite, on sera pas d’accord, et il vous faut noter deux ou trois choses.

 1. Un job « alimentaire » plombe une candidature

Quand on accepte un job alimentaire le temps de trouver mieux, on se fait démonter en entretien. Ça donne quelque chose comme ça :

« Ah oui, vous avez fait du télémarketing, mais vous n’avez que ça à faire ? Vous avez trouvé un job d’assistant, mais vous n’avez vraiment aucune ambition ? Pourquoi vous ne partez pas à l’étranger, vous voyez bien qu’on ne veut pas de vous ici ?

Ils font quoi vos parents, ils ne peuvent pas financer votre loyer le temps que vous bossiez chez nous et qu’on soit certains qu’on veut de vous ? Il fait quoi votre conjoint ? Parce que franchement, à part vos stages, vos jobs manquent d’ambition…

Vous demandez que ça comme salaire ? Vous fuyez les responsabilités ? Ah, désolée, je ne comprends par les jeunes, à votre âge, j’étais vraiment un jeune con… »

 2. Les « vieux » qui embauchent ne sont pas si compétents

OK, ils ont un statut de cadre, une chemise bleue, un Blackberry et une bouche tordue à la lecture de votre CV, mais ils sont pas si forts. La plupart parlent anglais avec un accent français bien de chez nous. Ils font des fautes d’orthographe. Ils oublient de faire des reportings fréquents, la valeur de l’exemple ils en ignorent jusqu’au concept, et ils sont souvent très mal élevés.

Ils disent rarement bonjour aux plus petits qu’eux, sont très cavaliers parce que se tutoyer c’est tellement cool, ils confondent franchise et manque de tact, trouvent très spirituel d’appeler tous les juniors par le même prénom et de vous faire bosser le week-end, ne connaissent pas le mot « s’il te plait », et oublient jusqu’aux concepts de type « don et contre-don ».

Donc soyez cools en entretien, le type en face n’est généralement pas une flèche, donc évitez de lui parler avec stupeur et tremblements [l’état dans lequel on doit s’adresser à l’empereur au Japon, ndlr], c’est pas exactement un empereur céleste.

J’ai passé des entretiens avec des peaux de vache avec qui j’ai travaillé par la suite, et qui me demandaient conseil à tout bout de champ. Relativisez, il a le pouvoir, mais pas forcément la compétence qu’il vous demande.

 3. Répondre à un candidat, c’est bien le minimum

Incroyable comme la conscience d’appartenir à une classe d’âge dominante vous enlève le sens commun. Et c’est bien un truc de « winner », de dire qu’on est tellement « full » qu’on n’a même pas le temps de répondre aux CV.

C’est bien gentil, la morale néolibérale, mais un constat : quand on envoie son CV aux Anglais, aux Allemands, aux Américains, qui sont pas exactement membre de l’ex-URSS, ils traitent votre candidature en moins de quarante-huit heures. Et ils ont traversé la même crise que nous, non ? Ils sont bien lotis question taux de chômage, même si nos jeunes à nous sont quelque peu plus nombreux.

Mais dans ces pays-là, votre diplôme, ils s’en foutent. Vraiment. En France, on vous le dit, histoire de justifier le taux de chômage des jeunes ultra-diplômés, mais c’est pas vrai, en fait, arrêtez de lire les pages Emploi du Figaro. Si vous n’avez pas fait les bonnes études, on va vous dire « mais comment osez-vous postuler chez nous », et quand vous les avez faites on vous dit « vous auriez pu mieux utiliser votre temps ».

 4. La génération précédente a moins galéré que vous

Leurs conseils de vie sont biaisés, car leur monde n’est pas le même. Ils ont connu une précarité relative à une période où il y avait moins de deux millions de stagiaires et où les boss ne vous appelaient pas pour vous dire : « Je remplace actuellement ma team de consultants en CDI par des autoentrepreneurs, vous voulez en être ? »

Les néolibéraux, ils vous donnent du « moi aussi, j’ai galéré ». Or il y a dix ans, il y avait dix fois moins de stagiaires en France, pas d’autoentrepreneurs, et les loyers étaient trois fois moins cher. Et aujourd’hui, pour avoir un logement, il faut être en CDI.

Parce que quand même, on nous le répète qu’on coûte trop cher, et c’est vrai : on paie toujours trop quand on paie. Donc autant rien sortir. Les « néolibéraux », Adam Smith doit se retourner dans sa tombe rien que de les voir pérorer. La base du libéralisme n’était-elle pas l’échange ?

 5. Ne croyez pas les promesses qu’on vous fait

Un gentil conseil gratuit : ne croyez jamais quand on vous promet que vous passerez chef de quelque chose au bout de trois ans ; si vous êtes bon en calcul, vous verrez bien qu’au grand banquet de la nature, on ne peut pas tous être chef de projet. Et ils l’ont promis à tout le monde.

Idem pour les stagiaires, à qui ils disent : « Vous serez consultant, juriste ou chef de projet, vous aurez en charge les stagiaires en licence ou master 1, et si vous êtes bon, ben vous serez pris à la fin. »

Le stage, comme on dit souvent à Génération précaire, c’est un peu comme la prostitution en Thaïlande. Vous ne quittez cette situation pas parce que pour vous, pas d’alternative. Et comme il y a parfois une prostituée qui épouse un de ses clients, il arrive qu’une entreprise embauche un de ses stagiaires.

Comme ça peut tomber sur vous, vous vous accrochez. Parfois, ça marche !

La « crevure néolibérale » n’a pas tort quand elle dit que les jeunes sont des moutons, tous persuadés que la situation générale est dure mais qu’eux, au final, ils s’en sortiront bien. La faute aux enseignants : le monde réel, ils ne connaissent pas, pour eux, proposer un enseignement de professionnalisation se résume en fait à externaliser ce dernier, via la pratique du stage à outrance.

 6. Les plus assistés sont ceux qui réussissent

Notre sniper en talons hauts semble préférer un jeune diplômé à l’esprit entrepreneur, qui vous propose d’être freelance, plutôt qu’un quémandeur de CDI. C’est bien, mais ça montre une certaine propension à ne pas savoir comment le monde réel fonctionne : en général, s’il a les moyens de commencer comme freelance, c’est tout simplement qu’il habite chez ses parents.

Les plus assistés sont donc ceux qui réussissent, parce qu’ils n’ont pas d’impératif budgétaire. Avoir un CDI ne fait pas particulièrement rêver, mais c’est le sésame, entre autres, pour le logement, une vision à long terme, l’autonomie quoi.

Donc, les jeunes, si vous avez bien suivi : ne vous bradez plus ! N’acceptez plus ces stages à rallonge qui sont les seuls moments où l’on vous propose d’avoir des responsabilités à condition de cacher que l’on est stagiaire, et n’acceptez pas de « délocaliser » les CDI en autoentreprenariat.

 7. Les néo-entrepreneurs manquent de courage

Des « crevures libérales » comme celle qui témoigne dans Rue89, il y en a plein. Ils vous expliquent qu’ils ont trouvé la voie. Qu’ils sont les vrais entrepreneurs, parce qu’ils parlent en « kilos euros ». Quels losers.

Mais ils vous enseignent au moins une chose : les entrepreneurs français sont frileux. Ils sont incapables de prendre le risque d’embaucher quelqu’un en CDI. Imaginez ! Quelque chose peut mal se passer, l’employé ne convient pas, il sent mauvais, ou sa famille est victime d’un tremblement de terre et il est déprimé, ou alors c’est une fille et elle a le culot de nous pondre un gamin…

Les néo-entrepreneurs, comme disait Chirac : « Pas un qui soit équipé anatomiquement. » La prise de risque, c’est aussi une expérience qu’ils doivent savoir acquérir et partager, et à Génération Précaire, on compte sur vous pour le leur rappeler, quitte à paraphraser Aimé Césaire : « Le précaire, il t’emmerde ! »


Lire sur Eco89


Commentaires

Agenda

<<

2014

 

<<

Août

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
28293031123
45678910
11121314151617
18192021222324
25262728293031
Aucun évènement à venir les 2 prochains mois

Brèves

[Sweden] New legislation to help foreign postgraduates stay on

Sunday 27 April

On 1 July this year, new legislation will come into force in Sweden that includes measures which will make it considerably easier for foreign doctoral candidates and students to stay and work in the country after graduating.

An agreement between the outgoing Alliance government and the Swedish Green party will secure a majority vote for the proposal in the parliament. (...) – University World News, by Jan Petter Myklebust, 21 March 2014 Issue No:312

On the Web : Full news here

US : Dwindling tenure posts

vendredi 18 avril

Tenure is dying out at US universities.

The proportion of non-tenure-track and non-tenured faculty posts continues to rise across all US institutions, finds a report by the American Association of University Professors (AAUP) in Washington DC. Losing Focus : The Annual Report on the Economic Status of the Profession, 201314 surveyed 1,159 public and private US institutions and found that the overall proportion of assistant professors in non-tenure-track posts was 23.4 for 201314, compared with 20.8 in 201011. Dwindling tenured and tenure-track posts threaten the ability of scientists to conduct research without interference from funders or administrators, says John Curtis, the report’s lead author and director of research and public policy for the AAUP. - Nature, 508, 277, 09 April 2014

Sur le Web : Read on nature.com

Les coupes budgétaires pèsent sur la recherche académique américaine

jeudi 12 décembre 2013

Aux USA, les répercussions des coupes budgétaires fédérales pour la recherche académique sont bien visibles selon une études récentes :

  • moins de place pour les étudiants dans les labos (stages, doctorat, ...) : - 31% ;
  • moins de CDD à temps partiel : -30% ;
  • moins de postdoctorants : - 24% ;
  • moins de postes fixes dans 22% des cas.

Une recherche académique en récession aux USA...

Étudiants étrangers : la sénatrice Dominique Gillot dépose une proposition de loi visant à améliorer leurs conditions d’accueil et de séjour

vendredi 15 février 2013

« Il n’est (?) ni dans l’intérêt des pays d’origine, ni dans le nôtre, de renvoyer chez eux les étrangers dès la fin de leurs études. Au contraire, c’est après au moins une première expérience professionnelle que ces diplômés pourront, à leur retour chez eux ou à l’international, mettre à profit les compétences acquises en France et en faire la promotion. » Voilà ce qu’écrit Dominique Gillot, sénatrice (PS) du Val d’Oise, dans l’exposé des motifs de la proposition de loi relative à l’attractivité universitaire de la France qu’elle dépose mardi 12 février 2013.

« Droit illimité au séjour » pour les diplômés d’un doctorat français. Dans son article 4, la proposition de loi « crée un droit illimité au séjour en France pour tout diplômé d’un doctorat obtenu en France, à qui la carte ’compétences et talents’ est délivrée sur sa demande ». Il est précisé que « cette disposition a vocation à favoriser les échanges entre les pays d’origine et la France, permettant de développer une coopération économique continue, enrichissante, sans pillage des cerveaux des pays émergents ».

Titularisations loi Sauvadet : du nouveau ?

vendredi 23 novembre 2012
  • Reçu ce jour sur la liste SLR-débats -
    Selon l’AEF (dépêche n° 174978 du 22/11, extraits) :
  • « Le MESR « a obtenu les moyens de créer une voie supplémentaire et réservée d’accès à la fonction publique. En 2013, plus de 2 000 personnes pourront en bénéficier », se réjouit Geneviève Fioraso, ministre de l’ESR, dans un communiqué mercredi 21 novembre 2012, après avoir reçu « les organisations syndicales représentatives dans l’enseignement supérieur et la recherche pour leur annoncer le plan d’action ministériel pour la résorption de l’emploi précaire ». Cette réunion faisait suite au comité technique ministériel du 6 novembre dernier, qui n’avait pas pu se tenir faute de quorum : la CGT, la FSU et FO avaient en effet refusé de siéger pour protester contre les modalités de titularisation des contractuels retenues par le MESR
  • La ministre rappelle que le recensement effectué fait état de 8 400 précaires à ce jour dans les universités et de 1 400 dans les organismes de recherche. Elle se donne « pour objectif de conduire le plan de titularisation en quatre ans ». « En complément, les nouvelles orientations de l’ANR (Agence nationale pour la recherche) vont contribuer à diminuer le flux de nouveaux CDD. En particulier, aucun projet scientifique ne pourra être financé s’il repose à plus de 30 % sur le travail d’agents non titulaires ». »
Sur le Web : Lire la suite sur SLR
Soutenir par un don