Un contenu de rapport et une analyse des données très superficiels
Tout d’abord, l’emploi de l’expression « insertion professionnelle » est très problématique tout en étant révélateur : cela laisse sous-entendre que les docteurs qui sortent du secteur académique doivent se professionnaliser. Mais le doctorat n’est-il pas déjà un travail de « professionnel » qu’ils soient ou non contractualisés sur l’intégralité de sa durée ? Les auteurs de ce rapport présentent donc dès le titre une image d’Epinal les docteurs qui ne seraient comme des universitaires, voire des « éternels étudiants », qui ne sont a priori pour eux pas des professionnels. Il s’agit d’un parti-pris très malsain et méprisant de considérer, ou du moins de présenter, un distinguo entre les secteurs public et privé. Ce stéréotype entretenu depuis quelques années déjà est très néfaste aux docteurs dans ce qui convient d’appeler plus correctement leur « poursuite de carrière ». D’ailleurs, plus généralement, il est fréquent de lire l’expression « insertion des docteurs dans le marché/monde du travail » en lieu et place de la « poursuite de carrière des docteurs hors-académie ». Opposer université et monde de travail est un non-sens et un dénigrement des métiers universitaires que finalement ce rapport continue d’entretenir.
Deux défauts « techniques » de fonds sont également à déplorer dans ce rapport. D’une part, ce rapport se base sur les résultats de l’enquête du Céreq [3] « Génération 2004 » (enquêtée en 2007) qui commence un peu à dater et à être même obsolète face à la conjecture actuelle difficile. En outre, ces données utilisées sont surtout pré-(contre-)réformes du gouvernement actuel (LRU, contrat doctoral, RGPP, modification des politiques de recrutements dans l’ESR, CIR). Il aurait été tellement plus pertinent d’attendre quelques mois encore pour avoir accès à des données récentes à travers l’enquête du Céreq « Génération 2007 » qui a été enquêtée entre avril et juin 2007. D’autre part, cette note compare à plusieurs reprises des chiffres issues du projet sur les carrières des titulaires de doctorat (CDT) de l’OCDE/ISU(UNESCO/Eurostat à ceux de l’enquête « Génération 2004 » du Céreq. Cependant, la France n’a pas participé à l’enquête de CDT et les paramètres et critères d’enquêtes de sont pas les mêmes entre ces deux enquêtes. De plus, cette note ne mentionne pas la différence structurelle majeure qui existe enter la France et les autres pays de l’OCDE : l’exception française avec ses grandes écoles qui n’ont pas vraiment d’équivalent ailleurs. La comparaison internationale très utilisée dans ce rapport est plus un moyen démagogique de convaincre qu’un argument sérieux.
Certes, cette note du CAS pointe de réels problèmes actuels pour la poursuite de carrière des docteurs. Par exemple, « Le chômage des docteurs en France n’est pas lié à une « surproduction » globale de diplômés par rapport aux autres pays de l’OCDE ». En effet, la France forme 11000 docteurs/an, contre 15000 pour le Royaume-Uni, 25000 pour l’Allemagne et 53000 pour les USA. En terme de croissance de docteurs formés entre 1998 et 2006, la France (+ 0 %) se classe 25ème sur 26 pays étudiés par l’OCDE. C’est le paradoxe français : un déficit chronique de docteurs formés mais un chômage qui serait plus fort que dans d’autres pays de l’OCDE. Les raisons sont multiples : une certaine mainmise des grandes écoles sur les postes de directions/cadres en R&D et autres [4] et des ingénieurs qui sont mieux connus du monde de l’entreprise notamment parce que les recruteurs sont eux-mêmes ingénieurs de formation (ceci est également valable pour les grandes écoles). De plus, les ingénieurs sont moins « chers » (Bac+5 vs. Bac+8). L’emploi de docteurs dans le secteur de la R&D privée est limité du fait d’un sous-investissement chronique depuis quelques années des entreprises françaises dans ce domaine par rapport aux autres pays de l’OCDE.
Des propositions faibles
Face à la gravité du constat, le rapport du CAS émet cinq propositions qui n’apparaissent pas être à la hauteur l’ampleur des difficultés. Regardons chaque proposition :
Proposition n° 1 : Améliorer l’information des établissements et des étudiants, notamment en associant davantage les acteurs privés à la production de données régulières, par disciplines, sur les besoins de recrutements et sur l’insertion professionnelle des docteurs.
Cette proposition est naïve et dangereuse. Bien qu’il demeure effectivement fondamental de combler le manque de suivi régulier (voire en continu) du recrutement des docteurs, il serait dangereux de confier cette tâche aux « acteurs privés » eux-mêmes, Le MEDEF en tête. Cela reviendrait à subir des directives d’adaptation du nombre de docteurs selon la demande des entreprises. Un doctorant n’est pas accepté selon les débouchées dans un secteur privé spécifique à sa discipline ou à sa thématique de recherche mais selon la capacité des Ecoles doctorales (ED) à obtenir des financements. Sachant que dans beaucoup de laboratoires les doctorants représentent la force vive de chercheurs, la régulation se fait surtout sur la capacité à obtenir des financements dans le laboratoire d’accueil (contrat doctoral, …), l’attractivité de la recherche qui y est menée et encore plus l’habilité du directeur de thèse à enrôler une main-d’œuvre pas chère et corvéable à merci.
D’autre part, essayer d’estimer les besoins en recrutement par disciplines est absurde et réductionniste de la capacité de poursuite de carrière des docteurs de manière transdisciplinaire et vers des missions très variées.
Proposition n° 2 : Réaffirmer le rôle central des Pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) dans la coordination et la régulation de l’offre de formation doctorale, notamment en favorisant le transfert au PRES de la compétence de délivrance des diplômes et des moyens de financement des contrats doctoraux.
Cette proposition ne fait rien d’autre que proposer des formations doctorales à deux vitesses. Il y aurait celles qui se passent au sein d’un PRES et les autres. A moins qu’elle soit tout bonnement le reflet direct de la vision de certains d’un paysage universitaire scindé en deux où une partie des universités, celles intégrées dans des PRES, ont l’habilitation et la capacité financière à proposer le LMD [5] et le reste des universités est cantonné au simple L sans aller plus loin et donc sans recherche également. Simplement inacceptable.
Proposition n° 3 : Associer davantage les grandes écoles aux formations doctorales, pour permettre à davantage d’ingénieurs de préparer un doctorat.
Cette proposition tient sa source dans le rapport Philip « Quels nouveaux partenariats construire entre les Universités et les Grandes Écoles ? » (novembre 2008) [6]. Appliquer cette proposition ne ferait que renforcer le paradoxe français de l’existence d’universités et de grandes écoles au détriment de la formation universitaire exclusive. Derrière cet intérêt des grandes écoles et des écoles d’ingénieurs pour le doctorat, une volonté de progresser fortement dans les classements internationaux, comme celui dit « de Shanghai », qui tiennent compte de la formation doctorale et de la recherche.
Proposition n° 4 : Améliorer la proportion de thèses financées, notamment par les entreprises : d’une part, en fixant un objectif aux universités dans le cadre de leur contractualisation avec l’État ; d’autre part, en imaginant un dispositif permettant à une entreprise de financer une thèse en contrepartie d’un engagement du doctorant à demeurer quelques années dans l’entreprise après son embauche.
« Améliorer la proportion de thèses financées » semblent une évidence rien que pour diminuer le nombre de doctorants qui réalisent leur travail de thèse sans rémunération et donc pour réduire une des sources de leur précarité. Des améliorations ont été obtenues ces dernières années et le meilleur score est observé en Sciences de la Vie où maintenant 69% des doctorants sont financés à un moment de leur thèse [7]. Pour les autres disciplines, la proportion est bien moindre (principalement en SHS et Lettres). Le passage à l’autonomie des universités et au contrat doctoral n’ont globalement pas accéléré cette amélioration du ratio des financements malgré les prédictions (arguments de « vente ») du ministère. Bien que certaines « grosses » universités aient souhaité augmenter légèrement leur nombre de contrat doctoraux par rapport aux dotations des années précédentes (sur leur fonds propres), de plus petites universités ont vu leur nombre diminuer et parfois fortement [8]. Avec une meilleur poursuite de carrière pour les docteurs qui ont été financés, il paraît clair qu’un ratio le plus fort possible en faveur des doctorants financés doit être un objectif urgent. Cependant, ni le MESR ni la CPU ne mettent cette question au premier plan pour garantir l’avenir des futurs docteurs.
Pour le reste, cette proposition reprend en substance la description du dispositif CIFRE [9] qui a été mis en place en 1981 et permet au doctorant de réaliser une thèse en entreprise en coordination avec un laboratoire universitaire. L’entreprise prend en charge financièrement le thésard tout en étant subventionnée. Un peu plus de 12700 thèses CIFRE ont été soutenues en 30 ans [10] ce qui est peu par rapport aux thèses « classiques » avec en moyenne 10000 docteurs par an. Trop proche du dispositif CIFRE, cette proposition est absurde d’autant plus que l’« engagement du doctorant à demeurer quelques années dans l’entreprise après son embauche » est inutile et risqué. En effet, elle peut-être considérée comme inutile puisque les 2/3 des doctorants CIFRE sont recrutés par leur entreprise d’accueil [11]. D’autre part, l’application de cette proposition serait dangereuse car on ne peut exclure le risque de la diminution des propositions d’entreprise face à ce qui pourrait être ressenti comme une contrainte sachant qu’il y a 1/3 de docteurs CIFRE qui ne restent pas
Proposition n° 5 : Reconnaître le doctorat dans les conventions collectives, notamment les grilles salariales.
Tout d’abord, un fait peu connu même par le CAS apparemment : le doctorat n’est pas reconnu comme un diplôme professionnel. Ceci a un impact majeur sur le recrutement des docteurs dans le monde de l’entreprise et de la reconnaissance du diplôme. En ce qui concerne la reconnaissance du doctorat dans les conventions collectives, nous ne pouvons qu’être d’accord avec cette proposition du CAS. D’ailleurs le collectif PAPERA a toujours inclus ce point dans ses revendications. Toutefois, il faut rappeler qu’un secteur a déjà obtenu cette reconnaissance avec une grille de salaire adaptée : le secteur de la chimie industrielle. Cette proposition est confrontée au manque de volonté du ministère et du MEDEF à aller dans ce sens pour des raisons différentes. Le MESR ne place pas cet objectif comme important puisque Valérie Pécresse considère, avec légèreté, que les trois années d’expérience reconnues avec le contrat doctoral sont équivalents à une reconnaissance du doctorat dans des conventions collectives [12]. Le MEDEF n’en veut pas pour une simple raison comptable : l’une obligation de rémunérations supérieures des docteurs qui en résulterait ne leur convient pas. D’autres part, la CPU et les Ecoles doctorales, suivies par le MEDEF, misent surtout sur une démarche qualité et une certification de la formation doctorale pour améliorer les poursuites de carrière dans le secteur privé [13]
Au final, un rapport sans grand intérêt
Le CAS étant directement lié à Matignon, son indépendance semble évidemment limitée tout comme sa liberté de critique, même constructive, et de propositions. Par, exemple, le point du Crédit d’Impôt Recherche (CIR) n’est absolument pas abordé alors qu’il prend une place prépondérante dans le recrutement de docteurs en R&D. En effet, l’échec massif du CIR sur le recrutement de docteurs [14] n’aurait pas du être absent de ce rapport et aurait mérité une analyse fine.
D’autres propositions plus pertinentes auraient pu être faites :
- Le conditionnement de l’obtention partiel ou total du CIR à l’embauche de docteurs,
- Des stages de 5-6 mois en entreprise devraient être obligatoires pendant le Master afin d’améliorer la connaissance de l’Entreprise des étudiants et de les orienter au mieux vers un doctorat ou non (sachant qu’ils ont également de stages en laboratoires à ce niveau) et vers une thèse universitaire ou CIFRE.
- Avec son impact fort sur le recrutement en entreprise, le dispositif CIFRE doit être renforcé et une meilleure information est à faire vers les étudiants de Master et vers les laboratoires publics (l’intérêt à court et moyens termes pour un laboratoire, …).
- L’augmentation de la fréquence et de la généralisation des forums d’échanges entre les doctorants, docteurs, universités, écoles doctorales, et les entreprises : connaissances respectives, recrutement, partenariats, …
Ce rapport du CAS n’apporte finalement pas grand-chose de neuf puisque les données existaient déjà dans les études du Céreq. Les discussions autour de ces données montrent surtout un décalage avec la réalité, une faible connaissance du dossier et un usage peu sérieux de stéréotypes. Les propositions qui en résultent sont donc peu ambitieuses, bâclées, et souvent inadéquates. De plus, de nombreux aspects des difficultés de poursuites des carrières ne sont pas abordés dans ce rapport avec un angle de vue limité à la critique des doctorants, des docteurs et de la formation doctorale. Peu de considérations critiques sont faires à l’égard du secteur privé dans son manque de reconnaissance du doctorat, sa faible considération des docteurs, plus généralement de l’Université, et de son comportement vis-à-vis des docteurs.


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