« Le 2 février l’Université s’arrête » : la grogne des universitaires contre ce qui apparaitra bien vite comme les conséquences de la mise en œuvre de la loi LRU se cristalise dans ce mot d’ordre pour s’opposer alors au projet de décret sur le statut des enseignants-chercheurs et à la réforme de la formation et des concours de recrutement des enseignants du premier et du second degré. De fait, la batterie de décrets que voudrait adopter le gouvernement [1], et qu’il réussira à faire passer en force aux vacances de Pâques, ne se limite pas à ces deux dossiers. Elle concerne l’ensemble du système universitaire en tant que monde du travail, ce dont sa frange la plus précarisée peut-être ne tarde pas à prendre conscience elle aussi avec le projet de décret instituant le contrat doctoral dit « unique » devant s’appliquer à la rentrée universitaire 2009.
Le Contrat Doctoral Unique
Ce contrat doctoral fait partie du chantier ministériel plus large intitulé « Jeunes chercheurs » et a été formellement lancé début 2008. Comme souvent dans les réformes, il s’appuie sur une demande de la communauté concernée (les doctorants) de voir leur situation être clarifiée, et, en un
certain sens, protégée. Mais cette communauté des doctorants est-elle elle-même homogène ? Quelles sont les instances qui les représentent et qui portent leur parole, dont le gouvernement, avec le Contrat Doctoral Unique, peut dire, sans crainte d’être contredit, qu’il l’a entendue ? Si la Confédération des Jeunes Chercheurs – qui regroupe de nombreuses associations de jeunes chercheurs – apparaît comme l’interlocutrice toute désignée du gouvernement, on ne dira pas pour autant qu’elle reflète fidèlement l’hétérogénéité des doctorants. En effet, les physiciens, biologistes,
informaticiens y sont surreprésentés, et les quasi seuls représentants des sciences humaines et sociales sont les économistes ou les géographes, appartenant au pôle le plus soumis à la demande entrepreneuriale du champ des sciences sociales.
Mais, même si l’on en restait à ce dialogue entre ministère et Confédération des Jeunes Chercheurs, il n’est pas sûr qu’on puisse être satisfait du résultat que représente le Contrat Doctoral Unique [2]. Paradoxalement, alors que l’exigence était celle d’un statut, on se retrouve avec le contraire d’un statut puisque le contrat ouvre la porte à un certain nombre de possibilités pour l’employeur qui tendent à faire du doctorant une main d’œuvre souple dont l’université, il est vrai, a besoin tant elle doit trouver les moyens d’accomplir à bas prix des tâches qu’elle ne peut plus se payer. Mise en place d’une période d’essai, arbitraire dans la définition des missions encadrées par ce type de contrat et de leur rétribution, injonction à la limitation de la durée de la thèse, qui met à mal les travaux en sciences humaines et sociales : contre ceux qui voudraient voir dans ce contrat un progrès vers la reconnaissance, la sécurisation et la valorisation du parcours doctoral, ce que d’autres décodent, c’est l’institutionnalisation de la précarité à l’université [3], couplée paradoxalement au contrôle de l’excellence, contrôle qui passe encore pour les sciences humaines et sociales par le reformatage des dispositifs d’encadrement des thésards vers une standardisation des règles de
production scientifique.
On est loin des revendications communément exprimées par les doctorants autour du financement de la thèse (les conditions matérielles minimales d’existence du thésard), du rapport au savoir et aux conditions intellectuelles dans lesquelles la thèse s’effectue (sans doute pas complètement
étrangères aux conditions matérielles, de l’université cette fois : absence de bureaux, de dynamique collective, – ce qui est peut-être plus vrai en lettres et sciences humaines) et de la trop faible reconnaissance sociale des doctorants et du travail de thèse tel qu’il est conçu (contre celui-ci, un
travail de recherche patient, libre et personnel, en dialogue avec une communauté académique). Au contraire de ces revendications anciennes et connues, dont le mouvement actuel aurait pu être l’occasion de les rappeler avec plus de force et de construire ou d’inventer une autre manière d’être
doctorant, on a, avec le Contrat Doctoral Unique, une entreprise, donc, d’envergure à la fois politique et pédagogique qui vise au contrôle néolibéral de nos vies. Pour saisir la nature de cette entreprise, on peut se reporter à un dialogue récent entre Bernard Belloc et Antoine Compagnon.
Réformer la Recherche et l’Université
Dans le cadre des Rencontres de Rennes est organisé le 21 mars 2009 un débat supposément contradictoire entre Bernard Belloc, le père de la très contestée réforme du statut d’enseignant-chercheur, et Antoine Compagnon, de l’Association pour la qualité de la science française, autour de la question « La concurrence est-elle bonne pour la recherche ? ». Dans les paroles échangées autour du micro du journaliste [4], la contradiction n’apparaît pas là où on l’attendrait, au niveau des prises de position des locuteurs. Pour répondre à cette question, l’argumentaire que l’un et l’autre développent opère unanimement la juxtaposition de signifiants autrement destinés à s’opposer. C’est l’une des formes usitées du « langage clos » dont parle Herbert Marcuse. Le « langage clos » lui sert à désigner une manière d’entrer dans l’échange dans le but de convaincre le (mais plus généralement les) auditeur(s). C’est le concept analytique qu’il invente pour démonter un système argumentatif : « [Le langage clos] exerce le contrôle en opérant une réduction sur les formes et sur les signes linguistiques de la réflexion, de l’abstraction, du développement, de la contradiction ; il les réduit en substituant les images aux concepts. Il nie ou il absorbe le vocabulaire transcendant ; il ne recherche pas le vrai et le faux, il les établit, il les impose. Cette sorte de discours n’est pas cependant terroriste. On ne peut pas vraiment dire que les auditeurs croient ou qu’ils sont forcés de croire ce qu’on leur dit. Le rapport que les gens ont avec [ce] langage rituel et magique est nouveau en ceci que les gens ne le croient pas ou ne font pas attention à lui et pourtant ils agissent en conséquence. On ne “croit” pas à un concept opérationnel mais il se justifie lui-même dans l’action – il permet au travail de se faire, il permet de vendre et d’acheter, il refuse de rester ouvert aux autres concepts, etc. [5] »
Ainsi Bernard Belloc en vient-il à poser la naturalité, l’évidence inéluctable d’une « absence de marché désintéressé » pour la production scientifique, Antoine Compagnon d’une « vocation de compétition » pour le chercheur. Conclure un marché est la forme aboutie du commerce des
intérêts. L’expression « marché désintéressé » est déjà un non-sens. Avoir la vocation est une détermination de l’individu qui ne fraie qu’avec lui-même ; être en compétition est une détermination de l’individu obligée par son environnement et son rapport aux autres. L’expression « vocation
de compétition » est encore un non-sens. De telles expressions entretiennent la confusion, mais de quelle confusion s’agit-il au fond ? Simplement au niveau des représentations ? Déjà, ce qui se passe au niveau des représentations n’a rien de simple, il faut désenfumer les effets de signification contenus dans l’usage “simple” des mots. Parce qu’il y a une fonction du pouvoir dans la représentation. La distorsion imposée ici dans l’établissement des faits est symptomatique des tensions qui définissent la réalité dont il faut rendre compte. Elle est une façon d’aplanir ces tensions, c’est-à-dire de les nier.
À rebours, comment pourrait-on caractériser ces tensions ? Dans son petit opuscule Inévitablement (après l’école), Julie Roux écrit très justement : « [La réforme] qui se met en place depuis quelques années […] ne fait qu’introduire à l’école l’impératif du rendement. Ce terme ne doit pas
s’entendre en un sens strictement économique : il ne s’agit pas seulement de faire des profits, il s’agit d’abord de diffuser les dispositions par lesquelles chacun est censé reconnaître qu’une vie réussie est une vie vouée à la recherche de l’efficacité. Ou plutôt : qu’une vie qui vaut la peine d’être vécue est une vie toute entière tournée vers la performance [6] », laissant par exemple au doctorant le sentiment d’émiettement de son temps de travail et de vie, d’injonctions contradictoires impossibles à recoller ensemble. Une de ces tensions serait alors à chercher du côté du coût psychologique à payer pour ceux qui ont à mettre en œuvre la réforme ou à la vivre [7].
Mais un autre site de ces tensions pourrait se deviner en creux de ce coût : l’engagement affectif de l’enseignant auprès de ses élèves ou de ses étudiants. Il nous faut tenter de cerner ce site au plus près. C’est dans un ouvrage collectif paru en 1991 que le philosophe André Scala signe un texte qui pose, avec le plus de précision peut-être, des questions qui viennent hanter, plus de quinze ans après, le débat jamais vraiment soutenu dans les convulsions qui agitent le milieu universitaire en butte à la réforme : comment passer de la massification à la démocratisation ? quels savoirs
voulons-nous acquérir et transmettre, et au profit de qui ? « Des élites savantes, écrit-il, l’université en formera toujours, il lui suffira de préserver des cursus IUFM, professionnels, mais que dire de l’idéal de ceux qui ne veulent plus que les savants instruisent ? Qui trahit plus la juste revendication
de ceux qui se sentent exclus du savoir, de ceux qui associent la possession d’un savoir à l’exercice d’un pouvoir, sinon celui qui supprime le savoir pour supprimer le privilège qui y correspond, comme si le privilège était consubstantiel au savoir ? Ce que vous appelez démocratisation de l’enseignement n’est rien d’autre que l’exclusion, mais une exclusion dans les institutions. Mais qui êtes-vous donc pour penser qu’un aveugle dans le désert n’a pas besoin d’obstacles ? Quelles chaînes voulez-vous donc faire aimer ? [8] »
Le management de la thèse
À la lumière de ces interrogations, l’un des points aveugles du problème de l’évaluation barré par ses actuelles injonctions (les canons scientifiques rigides que voudraient imposer aux chercheurs les modalités d’évaluation et de financement de la recherche) apparaît être le rapport entre la transmission et la recherche, ce qu’il faut entendre et attendre de l’apprentissage des compétences intellectuelles, de la mobilisation des connaissances et des conditions collectives de leurs usages. Le contexte de ces interrogations est celui-là même qui rend en partie si difficile la
réfutation du discours qui s’élabore aujourd’hui autour de ce qui sanctifie cet apprentissage à l’université, celui du management de la thèse de doctorat [9]. En effet, ce discours pourrait rendre impossible toute prise à la réfutation parce qu’il vous répond toujours autre chose – en glissant confusément de l’épistémologique à l’économique, et de l’économique au scientifique, du
scientifique au politique, dans tous les sens – que ce sur quoi vous avez cru l’interroger, et qui vous subjugue. Ainsi, si vous parlez « garantie du travail », on vous répondra « excellence de la recherche » ; si vous parlez « liberté de chercher », on vous répondra « valeur éthique ajoutée au rendement de l’entreprise » [10].
En 1987, le mathématicien et philosophe Gilles Châtelet avertissait déjà : « L’Université de masse pourra-t-elle dissiper le cauchemar qui guette la fin du XXe siècle : un monde où cohabitent des techniciens-savants surspécialisés, “hautement compétitifs”, des millions de Bac + 2 et d’adultes en formation permanente consommant une “culture générale” totalement inoffensive et
distribuée par l’Université de Masse (culture naturellement parfaitement méprisée par les “compétitifs”). Le souci de compréhension et de réflexion globales, ce qu’on appelle encore la pensée ? Tout simplement abandonné à la compétition féroce des sectes, des comités d’éthique, des pouvoirs religieux, et bien sûr aux “intellectuels” commis à la fabrication express de “nouvelles synthèses”, d’ “idées surprenantes ou incontournables”, d’essais très “lisibles”. Une cuisine néohumaniste tentera peut-être d’épicer le consensus d’une démocratie de plus en plus anesthésiée. Nous restons très réservés quant aux possibilités de l’Université de Masse de nous éviter une telle perspective… [11] » Les accents possiblement élitistes du propos ne doivent pas conduire à un contresens. La critique radicale qu’entreprend Châtelet, si elle voulait remiser les enjeux de la réforme de l’université, s’alimente à une philosophie (qui est tout à la fois une politique et une pédagogie) du travail, qu’il exposera ultérieurement, dans Vivre et penser comme des porcs, avec les mêmes accents rageurs : « Promouvoir un travail sans temporalité propre, totalement inféodé à la commande sociale […], incapable de s’articuler avec une intensification de l’individuation pour de
grandes masses humaines, bref, se contenter de faire proliférer les cas particuliers d’une espèce : serait-ce tout ce qu’il reste à espérer de l’humanité ? [12] » Mais au-delà ou en-deça de cet aspect conjoncturel et institutionnel, c’est bien le rapport entre la constitution et la transmission du savoir qui est systématiquement occulté, mutilé.
Il faut considérer l’unité entre la constitution du savoir et sa transmission, qui ne prend acte qu’en construisant l’égalité au sein des différences de potentiel par la transmission. Comme le dit Ludwik Fleck, « ce qui, dans l’être humain, pense, ce n’est absolument pas lui-même mais la communauté sociale à laquelle il appartient [13] ». La dimension collective de la recherche est une question centrale pour la recherche en sciences dures, mais pas seulement pour elle. On a toujours déjà affaire à un « collectif de pensée ». Et, « irréductible à une pure collaboration intellectuelle, la capacité productive d’un groupe est directement liée à la richesse des relations dont il est le support, à la densité aussi des sentiments qui le traversent. [14] »
Mais en réalité, le rapport entre la constitution et la transmission du savoir est un non-rapport, une stricte séparation : « On imagine à peine, écrit encore Julie Roux, ce que serait un enseignement étroitement soudé à la recherche, tant s’est ancrée l’évidence du “découplage” diagnostiqué par Lévy-Leblond. En réalité, cette évidence tient au fait qu’elle conjugue deux mythes fondamentaux de notre monde intellectuel : le mythe républicain et le mythe de la Recherche “pure”. Dans les deux cas, il s’agit de commencer par affirmer l’existence d’un espace “autonome”, soustrait aux exigences du “reste” de la société, pour pouvoir dans un second temps “s’ouvrir” aux exigences de cette société – mais par des canaux alors singulièrement étroits. [15] » C’est quelque part par là qu’entre en scène le Nouveau Management Public. Par là aussi le docteur comme nouvel entrepreneur de soi-même, le travailleur prétendument libre. La conversion opérerait, encore qu’il aura fallu faire « comme si le privilège était consubstantiel au savoir » [16]. Or, on croit qu’on trouve, mais, en fait, on n’en sait rien ; le doctorat pourrait être vu, idéalement, comme l’apprentissage des gestes du partage de cette incertitude. L’expérience du thésard raconte souvent autre chose : la solitude du travail, et la compétition en vue de la sélection des meilleurs.
Pour sortir du langage clos de la réforme universitaire
Il n’empêche, et si les idées des chercheurs ne leur viennent pas de leur intelligence spéciale [17], alors le Contrat Doctoral Unique, décrété pour « harmoniser » le système de financement des thèses, laisse apparaître en quoi il est le support matériel du discours du management de la thèse : il n’est qu’un moyen parmi d’autres de faire exister la communauté scientifique sur un mode concurrentiel. Fixant les modalités (ou modulations) d’emploi du doctorant intégré à l’université dans toute une série d’activités dites « complémentaires » (enseignement, service administratif, correction de copies), l’ « unicité » dont il est question ne porte pas, comme on pourrait le croire, sur le contrat lui-même mais sur l’uniformité de son application. Il est, au contraire, intrinsèquement individualisé (salaire, mission,…). Par contre, « unique » signifie bien que seuls ces types de contrats ultra-individualisés sont possibles. Le mensonge idéologique (car il cache une idéologie derrière un terme qui parait consensuel) porte donc sur l’ambiguïté entre le fait d’avoir le même contrat pour tous (donc unique) ou le même cadre pour tous (donc unique) pour une grande possibilité de contrats individualisés.
Ce sont, induits par ce type de contrat, les effets de pouvoir sur nous et sur nos formes de coopération possibles qui appellent à une résistance contre la pollution des cerveaux [18]. Un cercle de qualités pour doctorants et docteurs – ou toute autre forme du même genre, et avec le même succès que la discussion sur Facebook « Tu sais que tu es thésard quand… » – peut-il devenir un agencement collectif d’énonciation [19] sur ce qu’il en est du travail intellectuel aujourd’hui ? Confronter le vocabulaire du management à la réalité des situations de travail connues, qu’elles soient d’emploi, de formation ou de travail pour soi, dans et hors l’université, peut être explosif, mettre le système d’assujettissement en pièces à partir desquelles le groupe pourrait construire une machine désirante en terme d’emplois et de travail, un agencement collectif d’énonciation. Ce serait la bonne nouvelle d’un mouvement dans ce qu’il a pu laisser émerger comme formes inédites de rencontres entre enseignants-chercheurs, étudiants et doctorants qui pourraient s’inscrire entre les tracés du quadrillage de la civilité universitaire, ses rituels de pouvoir. En amitiés.


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