Souvenez-vous, dans « On connaît la chanson », d’Alain Resnais, d’Agnès Jaoui enlisée dans une interminable thèse de doctorat sur « Les chevaliers-paysans du lac de Paladru en l’an mille » ! Pas de doute : en France, le statut de « doctorant » suscite plus souvent indifférence ou ironie qu’envie ou admiration. Et les entreprises ont longtemps négligé ce diplôme. « Il y a un paradoxe du doctorat », constatent les auteurs de l’ouvrage « La Recherche et l’Innovation en France », publié aux Éditions Odile Jacob sous la direction de Jacques Lesourne et Denis Randet : « Ce diplôme, le plus élevé de l’enseignement supérieur, donne moins facilement accès à des emplois à durée indéterminée que les diplômes de niveau bac + 5. » Une enquête du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) le démontre. Seuls 33 % des docteurs ont obtenu un CDI à l’issue de leur thèse en 2004. Ce chiffre n’atteignait que 65 % trois ans plus tard. A l’inverse, parmi les masters, près d’un diplômé sur deux (44 %) avait décroché un CDI dès la sortie de sa formation et, en trois ans, 80 % d’entre eux étaient embauchés. Compétences peu monayables
Entre la précarité de leur statut, l’incertitude de leurs débouchés professionnels et une rémunération souvent modeste, les quelque 70.000 docteurs français sont loin d’être tous satisfaits de leur sort. Ainsi, les thésards en sciences humaines éprouvent encore des difficultés à rentabiliser leur investissement intellectuel sur le marché de l’emploi, coincés entre la raréfaction des recrutements dans le secteur public et des compétences difficilement monnayables en entreprise. De leur côté, les docteurs en sciences « dures », issus des universités, subissent la concurrence des diplômés d’écoles d’ingénieurs : ces derniers parvenaient, jusqu’à récemment, en se passant de thèse, à devenir chercheurs dans le privé. Contrairement à leurs homologues allemands, anglais ou américains, les docteurs issus d’universités souffrent encore d’un « problème d’image et de visibilité », rappelle le physicien Jean-Claude Lehmann, coauteur de « La Recherche et l’Innovation en France ».
En outre, quand bien même ils opèrent dans des champs (mathématiques, physique, chimie…) susceptibles d’intéresser les entreprises innovantes, ces universitaires « pur jus » se voient toujours reprocher un manque de pragmatisme. « D’une manière générale, quand ils choisissent leur sujet de thèse, ils ne s’interrogent pas assez sur la portée éventuelle de leurs travaux, ni sur les secteurs économiques qui pourraient s’y intéresser. Il est vrai que l’évaluation de la thèse se fait sur l’excellence et non sur la pertinence des travaux. Il serait peut-être souhaitable de combiner les deux critères », suggère Jean-Claude Lehmann.
Toutefois, les perspectives s’améliorent. D’abord, les entreprises prennent conscience des qualités intrinsèques des bac + 8. La rédaction d’une thèse, qui s’apparente à un marathon, forge le caractère et des compétences particulières : une grande rigueur intellectuelle, le refus du conformisme, le goût d’explorer des voies nouvelles, la capacité à détecter des signaux faibles ou à mener une réflexion approfondie sur un sujet pointu…
Ensuite et surtout, le succès des firmes reposant aussi sur l’innovation, le vivier d’ingénieurs bac + 5 ne suffit plus. Ni quantitativement ni qualitativement. « Avec la mondialisation, le doctorat devient le diplôme de référence pour les chercheurs en entreprise », constate Martine Pretceille, directrice de l’association Bernard Gregory, dédiée à l’insertion professionnelle en entreprise des jeunes docteurs. Ainsi, chez Saint-Gobain, « environ 85 % des recrues de notre grand centre de recherche d’Aubervilliers détiennent ce titre », souligne Armand Ajdari, directeur adjoint de la R&D du groupe de matériaux de construction.
A leur tour, les écoles d’ingénieurs, voire de commerce, développent des cursus de docteurs à bac + 8 dans les sciences dures ou en gestion. Il s’agit aussi pour ces écoles de grimper dans les classements internationaux où elles se font étriller, faute, justement, d’investir assez dans la recherche. Ce faisant, ces institutions nouent des accords avec les universités, qui conservent le monopole de l’attribution du titre de docteur. Doctorants « pragmatiques »
Cependant, les doctorants universitaires « pur jus » sont encore souvent taxés d’ignorer les réalités de l’entreprise. Nombre d’employeurs privilégient ainsi les ingénieurs « doctorants », notamment via le dispositif Cifre (Conventions industrielles de formation par la recherche) qui permet aux doctorants d’effectuer leur thèse dans de grands groupes ou des PME avec une rémunération garantie sur trente-six mois. « Les doctorants Cifre sont plus pragmatiques : ce sont de vrais chercheurs, mais ils comprennent les exigences du monde de l’entreprise », résume Jean-Luc Schuppiser, directeur de la R&D chez Essilor International.
Chaque année, ces conventions bénéficient à un bon millier de candidats. Et la France recense 12.000 docteurs ou doctorants estampillés Cifre. Selon une enquête réalisée par l’ANRT (Association nationale pour la recherche et la technologie), 52 % des Cifre sont, par ailleurs, ingénieurs, dont 33 % issus d’écoles de rang A. Un double cursus qui hisse ces « cerveaux » au rang d’une minorité privilégiée : 86 % des répondants considèrent que leur formation doctorale a servi leurs ambitions professionnelles. Et 90 % ont accédé à un emploi en moins de six mois. Tandis que 70 % d’entre eux déclarent que le dispositif Cifre les a affranchis de la méfiance traditionnelle des milieux entrepreneuriaux vis-à-vis des doctorants. Embauché par Hydrocean, une start-up de l’École centrale de Nantes qui réalise des études pour les chantiers navals et l’industrie pétrolière, Aurélien Drouet en témoigne : « Je participe à des projets de recherche intéressants dont je peux voir le résultat opérationnel et touche un salaire correct de 28.000 euros par an, plus attractif que si je faisais mon doctorat dans un laboratoire public. »
Quant à leur évolution professionnelle, « les entreprises gèrent mieux la mobilité de leurs docteurs car elles n’attendent pas qu’ils soient usés pour leur proposer autre chose. Dans le public, on se pose trop tard ce genre de questions », estime le physicien Jean-Claude Lehmann. Une fois intégrés à l’entreprise, la plupart des docteurs évoluent, à terme, vers d’autres métiers que la recherche. Chez Saint-Gobain, « plus de la moitié des recrues en recherche-développement passent, après dix ou quinze ans dans la maison, à d’autres fonctions », précise Armand Ajdari.
Signe que les temps évoluent en leur faveur, certains docteurs parviennent même à se propulser dans les instances de direction des entreprises. A l’instar de Jean-Luc Schuppiser, membre du comité exécutif d’Essilor et lui-même docteur : « Les discussions au sein des comités de direction tendent à se focaliser sur la stratégie, la concurrence ou la finance. Nos connaissances technologiques et scientifiques nous permettent d’apporter une autre dimension à ces débats » , estime-t-il. Selon l’ANRT, la tendance est remarquable : C’est moins qu’en Allemagne (57,3 %) ou en Suisse (31,4 %), mais mieux qu’aux États-Unis (8,1 %).
FREDERIC BRILLET, Les Échos
Commentaires sur cet article :
Toujours et encore un article sur le manque de lucidité et de connaissance des docteurs pour le monde de l’entreprise… Et si, pour une fois, la problématique avait été intelligemment inversée en : "les entreprises qui ne savent toujours pas (ou ne veulent pas savoir !) quelles sont les compétences et les qualités d’un docteur ! Mais il est sûr que ces ingénieurs sont si bien au courant… Dommage encore une fois que le monde de l’entreprise ne sache pas se détacher de ce point de comparaison et enfin réaliser que le doctorat apporte, encore pour l’instant (après la massification du contrat doctoral rien n’est sûr par contre), des qualités scientifiques, techniques, organisationelles et conceptuelles loin de l’image d’Épinal du savant fou. Certes il est fait mention que l’entreprise commence à réaliser que « la rédaction d’une thèse, qui s’apparente à un marathon, forge le caractère et des compétences particulières : une grande rigueur intellectuelle, le refus du conformisme, le goût d’explorer des voies nouvelles, la capacité à détecter des signaux faibles ou à mener une réflexion approfondie sur un sujet pointu… » mais il est difficile de comprendre en quoi cette prise de conscience aux caractéristiques du docteur puisse vraiment intéresser les DRH du privé [1]. En effet, ces points apparaissent bien loin des considérations du monde de l’entreprise. La preuve en est d’ailleurs par le géant français de l’industrie pharmaceutique, Sanofis-Aventis, qui ferme avec grand fracas ces centres de recherche fondamentale (avec des centaines de licenciements) au profit de collaborations avec les laboratoires publiques.
Il est affligeant de lire que les écoles d’ingénieurs se tournent vers le doctorat dans le but d’améliorer leur classement international. Il a été oublié la mention que la ministre Pécresse en personne a encouragé les ingénieurs à opter pour la double labellisation ingénieur ET docteur. Il est évident pour la raison précitée que les écoles d’ingénieurs se précipitent pour organiser en leur sein cette formation. Les universités doivent tenir bon pour garder le monopole d’attribution de ce diplôme Les doctorants sont au moins conscients que le monde de l’entreprise est, avant tout, organisé autour de la génération de profits. En faisant le pas ou simplement en jetant un œil du côté de l’entreprise, le docteur se rend malheureusement vite compte que les rémunérations salariales ne sont pas à la hauteur de leurs espérances dues à leur diplôme et leur expérience professionnelle [2]. Le désenchantement est encore plus grand quand ils se rendent compte que leurs collègues ingénieurs parfois mais surtout diplômés de grande écoles sont mieux, voire beaucoup mieux, payés qu’eux. Pour la considération n’en parlons pas, c’est une autre affaire. Le passage du monde universitaire, certes avec ses défauts indéniables, basé en théorie (et souvent en pratique) sur le travail collaboratif et la collégialité vers celui de l’entreprise ancré beaucoup dans la compétition et la concurrence à tous les niveaux est parfois mal vécu par les doctorants. De plus, nombreux sont les docteurs qui sont horriblement déçu d’être obligé de quitter la recherche et faire du management, de la production, … pour réussir à évoluer dans l’entreprise et éviter l’écueil (le mépris ?) de ce qui est considéré comme de la stagnation : le travail de paillasse ou la gestion de projet scientifique.
Cette critique des docteurs et de leurs universités, j’aurais donc envi de la renvoyer aux entreprises avec un reproche provocateur (mais pas tant que cela) simple et fort : les entreprises soufrent d’un manque cruel d’adaptation à ceux qui sont arrivés à force de ténacité et d’intelligence au sommet de la formation universitaire française et qui sont recherchés dans les pays du monde entier, à savoir : les docteurs des universités françaises.
Antonin,
Membre du collectif PAPERA
N.B. : Jean-Luc Schuppiser cité dans le dernier paragraphe comme "docteur" ayant investit les instances dirigeantes d’une entreprise ne semble pas avoir passé de doctorat. Aucune biographie n’en fait mention. Peut-être une thèse d’État Es-Sciences Physiques comme le signale un descriptif de conférence (Décembre 2005, Mulhouse). Mais le moins que l’on puisse dire est qu’il ne s’en vante pas !


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