A quoi attribuer cet intérêt accru des entreprises pour les chercheurs et les docteurs ?
De plus en plus, en effet, les entreprises s’intéressent aux docteurs et les recrutent. C’est un phénomène récent, qui a débuté en France il y a deux ou trois ans. Plusieurs facteurs ont joué. D’abord, la mondialisation : dans la plupart des pays, le diplôme de référence est le PhD ou le doctorat, alors qu’en France on a longtemps privilégié le master et le titre d’ingénieur. Si l’on veut bien figurer dans la compétition internationale, il faut miser sur le doctorat. C’est le diplôme phare. D’où la volonté du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche d’inscrire la France dans cette logique. Jusqu’à présent, les docteurs étaient des anonymes sociaux et économiques. Ensuite, l’innovation est le moteur de l’économie. Pour innover, les grands groupes et les PME doivent donc miser sur la recherche et l’innovation. Et la crise constitue une raison supplémentaire pour innover. Enfin, troisième facteur, l’économie a changé de nature : nous sommes entrés dans l’ère de l’immatériel, des usages et des services associés au produit. Il faut donc aller chercher, au-delà des technologies, ces services et ces usages nouveaux. Ce qui, au passage, redonne toute leur place aux sciences humaines et sociales dans l’entreprise.
Comment cela se traduit-il dans le monde académique ? Comment s’adapte-t-il à cette nouvelle donne ?

- Martine Pretceille
Un tournant majeur a été la création des écoles doctorales, qui sont le regroupement de plusieurs laboratoires d’une même discipline ou de disciplines différentes. Ces écoles ne dispensent pas seulement une formation scientifique : elles ouvrent la formation doctorale àla culture de l’entreprise et au management. Elles comprennent aussi un volet dédié à l’insertion professionnelle des docteurs.
Les débouchés que procure la formation doctorale ont-ils évolué ?
Chacun voit bien aujourd’hui qu’un doctorat peut conduire à la recherche publique et à l’enseignement supérieur, ou bien à la recherche privée et à la R&D en entreprise, mais aussi à bien d’autres carrières que la recherche. Car la recherche permet de développer des compétences qui peuvent être utilisées dans de nombreux domaines : dans les ressources humaines, le marketing, etc. Elle permet d’innover sur de nombreux points, d’avoir une approche créative. Une PME, par exemple, pourra recruter un docteur qui va renouveler l’ensemble de ses process.
Au plan intellectuel, qu’apporte au juste l’expérience de la recherche ? Permet-elle d’acquérir une tournure d’esprit spécifique ?
Au plan cognitif, la recherche constitue un apport incomparable. Au cours des trois années de doctorat, le jeune chercheur réalise un saut intellectuel considérable. C’est une expérience totale, qui n’a rien à voir avec tout ce qu’il a pu faire auparavant. Il y développe sa personnalité, il y acquiert de la curiosité, de l’ouverture, de la créativité, le sens de l’argumentation, une certaine impertinence (dans le bon sens du terme)… Et même de l’audace - il en faut pour soutenir une hypothèse inédite, différente des idées en vigueur jusque-là, face à tous les experts nationaux et internationaux… On y apprend à sortir des sentiers battus, à tous les niveaux. Et toutes ces compétences sont précieuses dans une foule de domaines. Nos entreprises, notre société ont besoin de ces compétences. C’est pourquoi je suis convaincue qu’il faut attirer les meilleurs esprits vers la recherche. C’est d’ailleurs ce que sont en train de faire les plus grandes écoles d’ingénieurs. L’avenir dépend de la capacité d’innover et le doctorat est une des réponses. La crise n’y changera rien, au contraire.
PROPOS RECUEILLIS PAR J.-C. L., Les Échos
(*) L’ABG se donne pour mission de favoriser l’insertion professionnelle des jeunes docteurs dans l’entreprise.


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