Bac + 8 option précarité

Politis n°4135 | par Lorraine Soliman | 15/01/2017
mercredi 1er février 2017
par  antonin
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Des collectifs d’enseignants-chercheurs se mobilisent contre la précarisation dans les facs françaises, devenue un véritable mode de gestion, et dénoncent un système à bout de souffle.

« Nous sommes vos collègues, nous sommes ceux et celles sans qui ni l’enseignement, ni la recherche ne seraient possibles. ». Cette courte phrase que l’on peut lire en page 4 du manifeste publié par le Collectif des personnels précaires de l’Université du Mirail (rebaptisée Jean Jaurès en 2014) le 11 mai 2016 en dit long de la logique de précarisation à l’œuvre dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche public (ESR), en France. Une logique pérenne et globale, partie intégrante du système politique qui nous gouverne. Le bilan social 2014-2015 publié par le ministère de l’ESR relève 30% de contractuels parmi les enseignants-chercheurs et près de 40% parmi les personnels BIATSS (Bibliothèques, Ingénieurs, Administratifs, Techniciens, de Service et de Santé). Les conséquences de cette précarité croissante sont évidemment nombreuses et dévastatrices pour l’ensemble du secteur et plus largement pour l’avenir du pays.

Faire de la recherche aujourd’hui, en France, toutes disciplines confondues, constitue une véritable gageure. Selon la sociologue Valentine Hélardot, la précarité au travail est un processus de dégradation des conditions d’embauche et de travail qui engendre deux phénomènes interconnectés : l’incertitude et la domination. L’Université française, et plus largement l’ensemble du système éducatif, est inscrite depuis longtemps dans ce processus. Ce qui est plus récent, c’est la multiplication des personnes concernées et l’allongement des périodes de précarité. Une banalisation qui a pour principale conséquence l’invisibilisation du phénomène.

La précarité des personnels de l’ESR, aujourd’hui, est triple : « Précarité professionnelle, bien sûr, qui engendre rapidement une précarité vitale, et donc psychique », témoigne une jeune docteure en sciences politiques qui s’estime « heureuse » d’avoir obtenu un CDD de recherche d’un an après « “seulement” sept ans de galère ». Pour Andréa [1], doctorante en sociologie, « la précarité, c’est plutôt le fait de comprendre que tout ton système de travail est fondé sur l’instabilité. Instabilité de statut et impossibilité d’imaginer qu’un jour ça va s’arrêter. C’est une absence totale de visibilité à moyen terme ». La précarité, en effet, fait office de système de gestion de l’ESR.

D’après les chiffres de la direction générale des ressources humaines de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, en 2013, 24 % des enseignements délivrés par l’Université française l’étaient par des personnels non permanents, soit environ 22 000 personnes. Un an après, on est passé à 30 %, en dépit de la loi Sauvadet de 2012, qui avait pour ambition de faciliter l’accès à l’emploi titulaire et d’améliorer les conditions d’emploi des agents contractuels. Des chiffres qui doivent être largement revus à la hausse quand on sait que les statistiques institutionnelles ne prennent en compte que les personnels recrutés en CDD, excluant donc les plus précaires des précaires, payés à la tâche, à l’heure faite, sans couverture sociale, ou encore les agents dont le travail de recherche est financé par les indemnités chômage, voire pas financé du tout.

Créé par décret en 2009, le contrat doctoral unique (CDU) est un CDD de droit public d’une durée de trois ans, correspondant à une rémunération minimale de 1 684,93 euros brut mensuel. Dans les textes, la création du CDU, censée financer la majorité des doctorats, est donc une avancée. La pratique est moins reluisante. En premier lieu, ce contrat de trois ans non renouvelable (sauf en cas de grossesse ou de congé maladie) n’offre pas le temps nécessaire à la réalisation d’une thèse. Ce qui conduit à certaines pratiques précarisantes comme l’année de césure, ou année blanche (une période de non-droit social). Sans compter les milliers de thèses qui sont terminées chaque année grâce à la fameuse « bourse Pôle emploi ». En outre, les contrats doctoraux avec activité complémentaire d’enseignement intégrée pourraient disparaître sous peu, puisque moins rentables que les contrats doctoraux avec un enseignement payé en heures complémentaires. En bref, le CDU n’a contribué ni à l’augmentation du nombre de thèses soutenues par des fonds publics ni à la revalorisation des rémunérations, pas plus qu’à la reconnaissance du statut des doctorants. Or, ceux-ci représentent environ la moitié des chercheurs en France, et, s’ils parviennent à terminer leur thèse malgré tout, ils entrent alors dans le grand cercle des chercheurs précaires de longue durée...

30 % des enseignants-chercheurs
et 40 % des administratifs sont contractuels
.

La situation post-doctorale n’est le plus souvent qu’une interminable suite de déconvenues. D’autant plus difficile à supporter qu’un docteur à bac + 8 a, rappelons-le, mené de A à Z un projet de recherche innovant et inédit. Il se sent légitimement acteur d’un système dont il est exclu depuis des années. Il espère donc pouvoir l’intégrer enfin dignement, quoique sans grande prétention salariale – un maître de conférences démarre sa carrière à 2 114 euros brut mensuel. Mais voilà, « manque de bol, des postes, il n’y en a plus », ironise-t-on sur le site OnVautMieuxQueÇa ! Depuis 2010, le nombre de postes de maîtres de conférences publié a diminué de 30 %. Lorsqu’on observe l’évolution de l’effectif des personnels de l’enseignement supérieur de 1992 à 2012, il apparaît que la catégorie des enseignants non permanents a plus que doublé sur les quinze dernières années. De nombreuses formations reposent en grande partie, si ce n’est intégralement, sur des enseignants précaires.

En parallèle, les budgets alloués à l’organisation pédagogique et administrative des formations sont en baisse constante. Sans compter la faillite du crédit impôt recherche. Cerise sur le gâteau déjà bien chargé des docteurs sans poste, l’Agence nationale de la recherche, créée en 2005, qui s’occupe du financement des laboratoires à travers des appels à projets. Fini les budgets constants, place à la compétition scientifique. Les financements deviennent incertains et, si finance- ment il y a, le recrutement se fait par CDD (les fameux « post-doc ») le temps du projet. Un modèle censé créer de l’émulation entre laboratoires et chercheurs, mais qui freine la recherche à cause de l’instabilité qu’il provoque. « Lorsque je suis sur un contrat précaire, je peux passer un tiers de mon temps à postuler à des offres », témoigne Louis, docteur en anthropologie de la santé.

Comment un tel système ne s’effondre-t-il pas ? Cela tient « à la docilité et à la conscience professionnelle des précaires eux-mêmes, à l’énergie qu’ils investissent, couplées à l’absence de connaissance de leurs droits », indique le Collectif des personnels précaires de l’université du Mirail. Autre explication : « La multiplication des tâches administratives et de coordination assumées par les titulaires et assurées en partie par des personnes précaires qui réalisent, de fait, du travail gratuit. » Individualisation des parcours, atomisation des chercheurs, affaiblissement des logiques collectives de travail, absence de perspectives d’embauche stable et de soutien institutionnel, vide statutaire, déconsidération sociale... Dans ce tableau désastreux, que reste-t-il au jeune docteur ? Sa passion, son ardeur au travail (qui, conjuguée avec la précarité, le conduit souvent au burn-out), le soutien du cercle familial parfois, ingrédients sur lesquels, précisément, s’instaure le cercle vicieux de la précarité.

Il faut vivre au jour le jour et accepter à peu près n’importe quelle vacation, y compris sans contrat, pour ne pas perdre pied. « Je suis ethnologue, j’habite Toulouse et suis chercheuse associée à l’université Jean-Jaurès. Je n’ai plus droit aux indemnités Pôle emploi. Finalement, c’est l’université de Nantes qui me propose de donner des cours de sociologie, sans aucun remboursement des frais de déplacement, et ceci uniquement
grâce au fait que j’ai fini par me 
mettre en micro-entrepreneur ! », s’insurge Claire.

Beaucoup fuient à l’étranger, où le doctorat bénéficie d’une meilleure reconnaissance.

Des entrepreneurs de la recherche : c’est souvent ainsi que se conçoivent les docteurs nouvelle génération. Sachant que le
 secteur privé n’offre pas plus de perspectives d’embauche pour des bac + 8 qui, en France, ne font
 pas le poids face à un ingénieur bac + 5. L’avenir de la recherche est plus que sombre. Aussi sont-ils de plus en plus nombreux à fuir à l’étranger, où, en règle générale, le doctorat bénéficie d’une meilleure reconnaissance qu’ici.

« La précarité, c’est le système politique dans lequel on est, et on y est pour longtemps. Il nous faut trouver d’autres ressources pour se fédérer et éviter que tous nos efforts passent à la trappe », explique Laurence, tout juste recrutée maître de conférences en sociologie à l’université de Picardie Jules-Vernes, après huit ans comme contractuelle de la recherche. Pour elle, le combat a débuté avec la loi LRU (liberté et responsabilité des universités), en 2007, qui organise l’autonomie des universités.

Au printemps 2016, au cœur du mouvement contre la loi travail, Laurence a participé à la création du Collectif des précaires de l’ESR, qui fédère aujourd’hui une vingtaine de collectifs locaux, dont le très actif Collectif des docteur.e.s sans poste. Leur mobilisation vise à changer les procédures en profondeur et surtout à y apporter un peu de transparence, mais aussi à rendre visible la précarité grandissante du secteur en France, à l’heure où recherche et recherche d’emploi (au sens le plus strict du terme) se confondent dangereusement. Une situation que résume bien cette photo, à peine provocatrice, qui a fait le tour des réseaux sociaux, où l’on voit un jeune tenant une pancarte sur laquelle il est écrit : « Un doctorat, trois post-docs, six publications, prêt à travailler pour de la nourriture ».

par Lorraine Soliman


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Crédit photo : Assemblée générale à l’université de Caen Basse-Normandie contre la réforme du statut des enseignants-chercheurs en 2009. MYCHELE DANIAU/AFP


[1] Les prénoms ont été
 modifiés.



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EFiGiES lance une enquête sur la jeune recherche non statutaire face à la parentalité

mercredi 4 mai 2016

L’association EFiGiES lance une enquête sur la jeune recherche non statutaire face à la parentalité.

Comment concilier le fait d’attendre un enfant ou d’être parent quand on est en thèse ou en recherche de poste ? Quelles difficultés spécifiques voient le jour à cette occasion ? Comment l’institution académique prend-elle en charge (ou non) les jeunes chercheur.e.s confronté.e.s à ces situations ?

Ces questions nous paraissent d’autant plus d’actualité dans le contexte de la mobilisation collective contre la précarité dans l’enseignement supérieur et la recherche, précarité touchant particulièrement les femmes et les jeunes chercheur.e.s, en abordant une problématique qui nous semble encore peu étudiée.

Pour cela, nous avons élaboré un questionnaire qui s’adresse à tou.te.s celles et ceux qui se sentent concerné.e.s, qui sont en thèse en France ou l’ont été

Y répondre vous prendra une vingtaine de minutes.

Si vous désirez davantage de renseignements sur cette enquête, vous pouvez nous écrire à : contact.efigies gmail.com

N’hésitez pas à faire circuler ce questionnaire dans vos réseaux et auprès de vos connaissances, en particulier si elles ont quitté le milieu de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Le plus grand nombre de contractuels de la FPE est dans l’enseignement supérieur

vendredi 2 décembre 2011

Selon le Rapport annuel sur l’état de la fonction publique 2010-2011, en 2009, (cf. tableaux p.261 et p.262) on dénombrait un total de 360 907 agents non-titulaires dans la Fonction Publique d’État (FPE). Sans compter les "Emplois statutaires de non-titulaires des ÉPA dérogatoires, dont : Pôle emploi, CROUS, INRAP, Agence de l’eau...". Pour comparaison, il y a 355 001 agents non titulaires dans la Fonction Publique Territoriale (tableau V 1.1-1, p.67).

  • 131 542 agents non-titulaires dans les différents ministères, correspondant à 107000 Équivalent Temps Plein.
  • 229 365 agents non-titulaires dans les EPA (Établissements Publics à caractère Administratif), 181807 ETP, sur un total de 348416 agents. Ce qui fait quasiment 3 fois plus de non-titulaires.
  • En 2009, il y avait 68 915 non-titulaires dans l’Éducation nationale et 75 884 dans l’Enseignement supérieur, soit le plus gros contingent de non-titulaires de tous les ministères (tableau 1.3-3, p.229).
Sur le Web : Lire sur POOLP

Droits d’inscription universitaires 2011-2012

lundi 1er août 2011

JORF n°0176 du 31 juillet 2011, page 13076, texte n° 13

Arrêté du 28 juillet 2011

  • Licence 177€
  • Master 245€
  • Doctorat 372€

Diplôme de médecine, pharmacie, odontologie, maïeutique et paramédicaux 177€, 2e cycle 245€...

Tous les détails pour les autres diplômes ci-dessous :

Sur le Web : Sur legifrance.gouv.fr

Section 19 du CNU, suite et pas fin (du tout)

samedi 18 juin 2011

Agora relance le dossier "auto-promotion" qui se déroule au sein de la section 19 du Conseil National Universitaire (CNU) :

Nous vous relayions il y a quelques jours la déclaration de professeurs siégeant au sein de la 19e section du CNU et dénonçant les nouvelles auto-promotions dont elle a été le théâtre. Pour compléter cette dernière, nous reproduisons, avec sa permission, la lettre ouverte qu’Alain Quemin a adressé à ses collègues. Voilà qui devrait alimenter les discussions au prochain Congrès de l’Association française de sociologie (AFS), début juillet à Grenoble, où les principaux intéressés ne seront malheureusement sans doute pas présents…

Sur le Web : La suite sur Agora

Répression policière à l’École Normale Supérieure

mardi 19 avril 2011

Communiqué du 19 avril 2011

Alors que les grévistes allaient entamer leur 100éme jour de grève et que les négociations avec la direction suivaient leur cours, la directrice de l’ENS, Monique Canto-Sperber, a décidé d’ordonner l’évacuation des locaux occupés par les grévistes et les étudiants qui soutenaient le mouvement. A 6h, les forces de l’ordre en nombre conséquent ont délogé les occupants sans sommation en défonçant la porte. 14 personnes ont été arrêtées et sont actuellement retenues au commissariat du 5éme arrondissement.

Après le référé au tribunal administratif et les menaces quotidiennes des huissiers, la direction de l’ENS franchit un pas de plus dans la répression de ses propres salariés précaires et étudiants syndiqués et non syndiqués. Le mouvement social est déterminé à continuer la lutte et ne cédera pas aux pressions comme aux menaces physiques.

Le comité de mobilisation de l’ENS


Le comité a appelé à un rassemblement de soutien aux interpelés qui sont sorti du commissariat vers 9h30, puis à une assemblée Générale à l’ENS (45 rue d’Ulm) à 12h.

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