Séminaires EHESS "Politiques des Sciences"

samedi 22 octobre 2016
par  antonin

Séminaire Politiques des sciences – EHESS – séance du 3 novembre 2016 de 17 h à 20 h, salle M. & D. Lombard, 96 bd Raspail 75006 Paris

https://enseignements-2016.ehess.fr...

Profession versus science ? La « professionnalisation » du doctorat en question(s)

séance animée par Frédéric Neyrat.

L’insertion professionnelle des docteurs est une vraie question. Elle dépend du volume et de la qualité de l’emploi scientifique (postes de chercheurs et d’enseignants-chercheurs). Mais aussi de la reconnaissance du doctorat, par les employeurs privés certes mais aussi, ce qui pourrait paraître aller de soi, par l’Etat-employeur. Or en ces domaines la situation ne s’améliore guère. La crise de l’emploi scientifique, sur laquelle le Comité national du CNRS avait publiquement alerté en mars 2014, loin de se résorber, s’accroît. Parmi beaucoup d’autres indicateurs, la multiplication des contrats précaires (précaires et honteusement payés) d’enseignants-chercheurs dans les universités en témoigne. Du côté de la reconnaissance du doctorat, on en reste aux discours aussi bien du côté du patronat (la convention cadre CPU-MEDEF est bien taiseuse sur ce point) que du côté de l’Etat, l’ouverture de la haute fonction publique aux docteurs ne se concrétisant pour le moment que par cette mesure très limitée de création d’une voie d’accès au concours de l’agrégation du second degré, réservée aux docteurs.

Parallèlement, la critique (de la part des employeurs, d’un certain nombre de politiques et de médias) de l’inadaptation, en termes d’insertion professionnelle, des formations universitaires, se renforce et les pouvoirs publics y répondent depuis vingt ans (et de façon plus accentuée encore depuis 2006/2007 avec le rapport Hetzel et la loi LRU) par cette injonction croissante à la « professionnalisation » (un terme finalement assez récent). Introduction de modules dits de « professionnalisation » (PPP, ateliers CV etc.), obligation de faire un stage pour valider une licence même « générale », interventions encouragées de « professionnels » (renvoyant au passage les enseignants à une sorte de non-professionnalité) redéfinition des diplômes en termes de compétences dites professionnelles : les dispositions sont multiples et se déploient à tous les niveaux de l’enseignement supérieur, y compris donc au niveau du doctorat ( ce que confirme le nouvel arrêté doctoral du 25 mai 2016, avec par exemple le portfolio de d’activités et de compétences prévu en son article 15).

Or cette « professionnalisation », parfois « fausse professionnalisation »[1] concourt-elle vraiment à l’amélioration de l’insertion professionnelle ? La question doit être posée comme celle de ses effets. La profession semble passer une nouvelle fois en France avant la science[2], conduisant à une remise en cause des savoirs universitaires et de la recherche qui semblent parfois secondaires par rapport aux nécessités de la professionnalisation. C’est ainsi particulièrement visible au niveau du doctorat. Les doctorants sont sommés de se professionnaliser (Catherine Vilkas revient dans son intervention sur la genèse de cette formation doctorale « professionnelle »). Et la profession semble, dans les compétences qu’elle a permis d’acquérir, devoir être couronnée désormais par un doctorat « classique » (mais obtenu par cette voie spécifique, et en cela dérogatoire au régime commun, qu’est la VAE, comme le montre Frédéric Neyrat) ou un doctorat d’un nouveau type, qualifié de « professionnel » (Hadrien Clouet revient sur la mobilisation des doctorants de Sciences Po contre le projet de création d’un tel titre par leur établissement).

  La formation doctorale et l’insertion professionnelle des jeunes chercheurs

Catherine Vilkas, Maître de conférences en sociologie Gresco/Université de Limoges

Paradoxe français, les titulaires du doctorat, qui possèdent le grade universitaire le plus élevé, ne bénéficient pas de la reconnaissance accordée par les acteurs économiques à d’autres diplômés du supérieur, notamment ceux issus des grandes écoles. Leur insertion professionnelle en entreprise se heurte à des préjugés en dépit d’un besoin d’innovation auquel ils peuvent répondre, les trois années de thèse étant même parfois perçues comme une perte de temps. Bien avant les réformes annoncées par le « Pacte pour la recherche » de 2006 et dans une logique différente, un directeur général du CNRS s’était déjà inquiété des difficultés de recrutement des jeunes scientifiques hors du monde académique. L’association nationale qui en a résulté en 1980 a progressivement étendu le champ de ses interventions, d’intermédiaire du marché du travail spécifiquement dédié aux docteurs à la conception d’« actions de professionnalisation » proposées en cours de thèse ou à son issue. Alors que la question de l’emploi des post-docs commençait à peine à émerger en 2007-2008, année de nos observations participantes, des dispositifs déjà bien rodés ou en cours d’élaboration, que nous analyserons, contribuaient à convertir le « temps perdu » de la thèse en « temps utile » au monde socio-économique. Ces formations allaient de la découverte de l’entreprise au cours d’un séminaire résidentiel à une nouvelle « présentation de soi » conseillée lors d’un atelier de préparation à l’entretien d’embauche, en passant par un programme individualisé de valorisation des compétences qui opérait une traduction de la thèse. L’importance accordée à la gestion de projet et aux compétences transférables pouvait être appréciée d’une partie des doctorants et docteurs, qui identifiaient alors des qualités qu’ils possédaient parfois à leur insu. Mais elle pouvait aussi provoquer une remise en cause et une « transaction identitaire »[1] plus douloureuses. Car pour réussir l’épreuve du recrutement en entreprise, la priorité n’était plus donnée à la capacité d’accroître les connaissances scientifiques et techniques, vocation première des jeunes chercheurs.

  * Une révolution symbolique ? La VAE doctorale

Frédéric Neyrat, Professeur de sociologie, DYSOLAB /Université de Rouen

La Validation des acquis de l’expérience (VAE) est un dispositif, institué par la loi de modernisation sociale de janvier 2002, qui permet d’obtenir, sur la base de compétences acquises dans des expériences salariés, non salariées, bénévoles, de volontariat ou liées à un mandat électif, un diplôme professionnel. L’exposé des motifs de la loi ciblait les personnes sans diplôme ou faiblement diplômées, et notamment les femmes : elles devaient être les principales bénéficiaires de la VAE, le diplôme ainsi obtenu étant présenté comme le moyen de se maintenir en emploi ou de revenir à l’emploi.

L’ouverture des diplômes de l’enseignement supérieur n’a jamais été spécifiquement justifiée mais il n’en reste pas moins que tous les diplômes nationaux, délivrés par les établissements d’enseignement supérieur, quelle que soit leur spécialité (des mathématiques aux lettres classiques en passant par la sociologie ou l’histoire de l’art…), ont été considérés cette fois (si l’on songe au discours parallèle de disqualification sous ce rapport des formations générales et des diplômes qu’elles délivrent) comme professionnels et ouverts en conséquence à la VAE. Tous les diplômes nationaux donc, de la licence au doctorat à l’exception majeure du doctorat de médecine, (diplôme professionnel s’il en est !), peuvent ainsi être obtenus sur la base des compétences professionnelles mises en avant et reconnues par un jury composé d’enseignants-chercheurs et de « professionnels ».

Dès 2002, la possibilité d’obtenir un doctorat par VAE existait donc mais très peu de thèses ont été délivrées par cette voie. Il reste que depuis trois ans le ministère enjoint les universités à mettre en place une procédure-cadre pour faciliter l’accès au doctorat par la VAE. On présentera d’abord les spécificités de cette procédure (composition du jury ; entretien avec le jury sans soutenance publique ; dossier, en place de la thèse, qui n’est pas diffusé ; frais de « validation » spécifiques, facturés au candidat) par rapport au régime commun du doctorat. On s’interrogera dans un second temps sur les motivations des candidats et notamment sur les raisons pour lesquelles ils optent pour la thèse par la VAE plutôt que sur la thèse sur travaux. Enfin on montrera que même si la thèse en VAE est encore marginale, cela n’est pas sans effet à la fois sur l’économie générale des diplômes et sur les schèmes de perception de ce qu’est un doctorat

  Doctorat professionnel et vénalité des titres ?

Hadrien Clouet, Doctorant en sociologie, CSO/Sciences Po Paris

En février 2015, l’Institut d’études politiques de Paris a proposé la mise en place d’un nouveau diplôme, intitulé « doctorat professionnel ». En cela, il s’inscrivait dans la continuité de l’université Paris-Dauphine, pionnière des « doctorats professionnels » en sciences sociales. Néanmoins, une mobilisation portée par des doctorantes et doctorants de toutes les écoles doctorales de l’IEP, est parvenu à obtenir un recul de l’administration à ce propos, et l’abandon – pour le moment – du projet.

Le développement de ces titres universitaires de « doctorat professionnel » s’appuie sur une réelle difficulté : l’accession au doctorat pour des individus intégrés sur le marché du travail extra-académique. Mais à partir du constat de ce cloisonnement, l’invention d’un nouveau doctorat n’a rien d’évident, et soulève de nombreuses problématiques et paradoxes sur lesquels s’appuient les opposants.

Le doctorat professionnel opère d’abord une réduction du titre à une marchandise au prix fixe, accessible sous condition d’achat. En effet, derrière le diplôme, c’est le titre de docteur qui est convoité. La profusion de diplômes « executive doctorate » ou autres dérivés, conduit les universités à calibrer leur offre pour des grands dirigeants d’entreprise ou des hauts fonctionnaires, qui espèrent donner une envergure internationale à leur carrière, en décrochant le sésame permettant de concourir et d’accéder à certains postes prestigieux. Le prix de ces parcours atteint régulièrement les 20.000€. Mais outre la sélection sociale évidente, ces diplômes ont des conséquences graves sur la place du doctorat dans l’offre universitaire.

Le champ sémantique utilisé pour promouvoir les « doctorats professionnels » tend à les identifier aux doctorats. Les programmes garantissent un « niveau de rigueur identique », certaines institutions assurent considérer de manière équivalente les deux titres, le terme de « thesis » est employé à dessin pour le rapprocher de la thèse. Or, le doctorat professionnel consiste à vendre le titre, sans imposer les modalités d’acquisition de compétences qui y sont associées. Le temps de formation est beaucoup plus court, les exigences sont réduites à quelques mois de travail réflexif à temps partiel, les postulant-e-s sont extrait-e-s des épreuves d’évaluation et de restitution académiques : le doctorat professionnel rompt avec l’encadrement scientifique.

Si l’accès au doctorat des salariés est une problématique légitime, les programmes de « doctorat professionnel » renforcent plutôt la segmentation, en assignant implicitement les doctorant-e-s au marché académique. Ils accompagnent la réduction à marche forcée de la durée des thèses. Ils fragilisent les budgets universitaires en accentuant la mise en concurrence et les inégalités de dotation, lorsque ces dernières sont reportées sur les « clients » de doctorats professionnels. On montrera ainsi ce que ces programmes engagent en termes professionnel, académique et financier pour les établissements, ainsi que la redéfinition qu’ils imposent du doctorat. On reviendra ensuite sur la mobilisation doctorale qui a permis de stopper ce mouvement à l’Institut d’études politiques de Paris.


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