Désossons le mammouth et mangeons-le !

Mediapart | 29/10/08
vendredi 14 novembre 2008
par  antonin
3 votes

Un train de réformes peut en cacher un autre. Et au milieu de la voie : l’école, le collège, le lycée, l’université... La campagne actuelle de suppressions de postes d’enseignants, les fermetures de classes, les bouleversements incessants des programmes et des parcours empêchent, malgré leur médiatisation, de bien mesurer ce qui se joue en ce moment même, dans l’œil du cyclone. La stratégie est claire : frapper en même temps, dans toutes les directions, dans toutes les disciplines, pour interdire toute réflexion d’ensemble, toute mobilisation commune.

Le 13 octobre dernier, après quelques semaines seulement de consultations sélectives, le gouvernement a rendu public son projet de réforme des concours de recrutement des professeurs des écoles ainsi que des enseignants du second degré. Dans la foulée, les universités se voient intimer l’ordre d’intégrer cette réforme - en deux mois à peine ! - dans leur offre de formation, alors même qu’aucun texte de cadrage précis n’a été fourni par le ministère.

Le recrutement des enseignants de collège et de lycée au niveau Master (bac + 5), exigé au nom d’une normalisation européenne qu’on peut comprendre et souhaiter, porte cependant en l’état des conséquences funestes à tous les niveaux. Ainsi, la disparition de l’année de stage rémunérée qui est reversée dans la formation de Master, quant à elle à la charge des universités bien entendu et sans développement du système d’aides publiques aux étudiants. Surtout, cette manœuvre conduit à la suppression d’une formation en alternance où les enseignants débutants apprennent leur métier tout en commençant à l’exercer. Des profs prêts à l’emploi dès leur recrutement : belle économie budgétaire ! Mais encore : on voit se profiler la possibilité pour les établissements scolaires de recruter des titulaires d’un futur « Master enseignement » même s’ils ont échoué au concours. Ceux-àl subiront la double peine : une formation initiale inaboutie et une précarité structurelle de leur statut.

Le contenu de la réforme des concours maintenant. Prenons le cas du secondaire. Actuellement, par discipline, chaque CAPES comprend des épreuves écrites et orales évaluées par un jury composé d’enseignants, de formateurs relevant des Instituts Universitaires de Formation des Maîtres et d’inspecteurs de l’Éducation nationale. Dans la nature des épreuves, comme dans le poids des coefficients, les savoirs sont ce qui compte le plus. Qu’est-on en droit d’attendre d’un étudiant qui se destine au métier d’enseignant - mais n’a encore jamais enseigné - sinon qu’il fasse la démonstration de la qualité de sa formation initiale, y compris en termes d’aptitudes pédagogiques ? Enfin, tous les CAPES comprennent à l’oral une « épreuve sur dossier », fort exigeante, où le candidat, à partir d’une étude de cas, doit montrer sa capacité à réfléchir sur l’histoire de sa discipline et les enjeux de son enseignement.

Or dans le futur concours, la part des connaissances attendues ne représentera au mieux que 40 % des coefficients totaux, contre 75 à 80 % actuellement. Pire, les épreuves d’admission n’en tiendront aucun compte. L’essentiel de l’évaluation prendra la forme d’un exercice pédagogique (faire un cours) et d’un entretien de connaissance du système éducatif et de ses institutions. Quant aux programmes dans chaque discipline ? Tout simplement ceux des collèges et des lycées. Pour certaines disciplines, pourquoi pas, mais pour d’autres, on peut fortement s’inquiéter. Prenons l’exemple de l’Histoire-Géographie : le candidat devra en toute humilité maîtriser l’histoire de l’humanité des origines à nos jours et l’espace mondial... Là encore, il faut décrypter l’impact réel de la mesure : non seulement, nous allons vers un appauvrissement de la culture disciplinaire dans la formation initiale (on attendra d’un futur enseignant qu’il ait la culture généraliste d’un bon élève de lycée...) mais, en cascade, c’est le dynamisme de la recherche universitaire - fortement dépendante des programmes des concours dans de nombreuses disciplines - qui va en souffrir. De même, la fin du couplage des programmes du CAPES et de l’Agrégation signifie, concrètement, que de nombreuses universités, incapables d’assurer de front deux préparations distinctes, se consacreront au CAPES exclusivement. Conséquence : les étudiants qui n’auront ni la chance ni les moyens de vivre à proximité d’une des universités qui présentera des candidats aux deux concours perdront l’accès à une voie d’excellence qui les mène vers l’enseignement en lycée ou à l’université.

Mais alors, si cette réforme met à ce point en péril le niveau de compétences de nos futurs enseignants, pourquoi l’université ne se mobilise-t-elle pas comme un seul homme contre ce projet ? Les actions sont nombreuses, même si elles ne sont pas toujours suffisamment visibles mais, suprême succès de la stratégie ministérielle, la crainte paralyse plus qu’elle ne libère : chaque université qui ne se lance pas à toutes forces dans la mise en œuvre de cette réforme (qu’on appelle dans le jargon la « mastérisation des enseignants »), risque de voir l’université voisine, plus prompte à soumettre sa copie au ministère, attirer ses étudiants. Or, on sait que, dans certaines disciplines, les concours d’enseignement sont le débouché majoritaire des étudiants.

C’est ainsi que, précipitées dans une course à l’échalote, les universités sont en train de devenir cannibales...

La finalité de la réforme actuelle ? Elle est clairement affichée dans le communiqué de presse du ministère de l’éducation nationale et disponible sur son site : « passer dans le concours de recrutement de professeurs d’une logique de revalidation du niveau universitaire à une logique de recrutement conforme aux besoins de l’employeur ». Quels sont les besoins immédiats de « l’employeur éducation nationale » ? Former et éduquer mieux au bénéfice du plus grand nombre ? Ou bien rationaliser ses coûts de fonctionnement dans une logique purement comptable, au détriment du niveau de formation de ses enseignants et de leurs élèves ? Voilà une question de « connaissance de l’institution » qui pourrait être soumise prochainement à la sagacité des candidats à l’emploi de professeur...

Damien Boquet,
maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille-I
Institut Universitaire de France, ancien membre du jury du CAPES d’histoire-géographie

Julien Dubouloz,
maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille-I


L’article sur le site de mediapart


Commentaires

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mardi 2 avril 2013 à 09h54 - par  Julia

Superbe journée , débute par un billet séduisant... Juju du site d’abris de piscine

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jeudi 28 mars 2013 à 17h17 - par  Eline

Durant ma pérégrination quotidienne, je suis tombé sur votre texte par chance, et je suis de votre avis. Eline du site internet http://www.univ-voyance-en-ligne.fr/

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Brèves

Nouvelles de la mobilisation des vacataires de Lyon 2

vendredi 6 mars

[Le Progrès, 04 mars 2015, M.F.] (...) Selon Jean-François Goux, vice-président aux finances, il ne reste plus que 11 contrats non signés et ils le seront au plus tard ce vendredi. Sur ce volet, la situation des enseignants vacataires s’améliore mais ceux-ci réclament aussi de meilleures conditions de travail, notamment des TD moins chargés, ainsi que l’exonération de leurs frais d’inscription en tant qu’étudiants. Ils maintiennent la pression en refusant de transmettre les notes des étudiants à l’administration. Selon un vacataire, une cinquantaine de vacataires suit cette consigne. Jean-François Goux ramène ce chiffre à une dizaine, tout en admettant qu’il ne parvient pas à obtenir des données précises auprès des composantes les plus mobilisées. En ce qui concerne l’exonération, impossible de prendre une décision seulement à Lyon 2, répond-il en substance. Cela s’inscrit dans une politique de site, et doit être commun au sein de l’université de Lyon. D’après une enseignante vacataire, les jurys sont aussi suspendus dans quatre composantes : sociologie, anthropologie, sciences politiques, économie. Il s’agit d’un soutien politique à nos revendications » affirme-t-elle. Après le rassemblement du matin, une assemblée générale est prévue au sein de la grande université lettres et sciences humaines.

Retenues de notes à Paris Sud

samedi 14 février

Les enseignants de biologie de l’Université Paris Sud ont décider en signe de protestation de procéder à une retenue des notes des examens. Depuis la semaine dernière, il y a eu deux assemblées générales qui ont réunies 250 puis 350 personnes (pas seulement en biologie mais majoritairement). Les étudiants et les personnels (2/3 vs 1/3) mobilisés ont ensuite interpeller directement le président sur la mise en place d’un budget d’austérité sur Paris Sud. En effet, même à Paris Sud qui a un budget moins serré que d’autres universités, la situation s’aggrave d’année en année. La mesure "phare" de l’année étant la suppression de tous les ATER (Attachés Temporaire d’Enseignement et de Recherche).

La mobilisation continue et l’AG du 12 février a proposé un évènement parisien pour la première semaine du mars auquel d’autres universités pourraient se joindre...

Lyon 2 : les enseignants vacataires poursuivent la grève

jeudi 12 février

Lors de l’Assemblée générale de ce mercredi, les vacataires de Lyon 2 ont décidé de reconduire leur grève jusqu’au vendredi 13 février inclus. Il faut dire que les grévistes avaient fait part de leurs revendications (pas de contrat, ni de rémunération pour certains vacataires depuis la rentrée de septembre) à la présidence de l’Université et que la réponse avait été jugée « insatisfaisante ». « La présidence esquive ses responsabilités en rejetant la faute à des niveaux administratifs inférieurs ou supérieurs sans assumer ses choix politiques budgétaires », dénonce le collectif des vacataires de Lyon 2. Au-delà de ce constat général, une réponse détaillée sera apportée collectivement à la direction des ressources humaines ce jeudi à 10h.
[Lyon Mag, 04/02/2015]

Sur le Web : Lire sur Lyon Mag

Lyon 2 : les enseignants vacataires manifestent

vendredi 30 janvier

Les enseignants vacataires manifestaient ce jeudi devant l’université Lyon 2. - Par Janloup Bernard, 30/01/2015

Une centaine d’enseignants vacataires de l’UFR ASSP (Anthropologie, Sociologie et Science Politique) de l’université Lyon 2 se sont réunis ce jeudi matin, à l’initiative des vacataires du département de science politique, sur le campus des quais du Rhône, devant les bureaux de la direction des ressources humaines. Beaucoup sont doctorants, animent des travaux dirigés depuis le premier semestre, ont payé leurs frais d’inscription à l’université, mais n’ont toujours pas de contrat de travail. Pis, ils attendent leur paye depuis des mois.

Leur entrée sur le campus a d’abord été empêchée par le dispositif Vigipirate. Ils ont demandé à voir M. Jean-Luc Mayaud, président de l’université, en vain. Réunis dans la cour principale, le quadrilatère Claude-Bernard, ils ont été entendus par des membres de l’administration avant de se disperser aux alentours de midi.

Sur le Web : Lire sur Lyon Capital

Appel à la grève le 15 mai à Paris 8 : Motion de l’assemblée générale du 14 mai

mardi 15 mai 2012

Vendredi 11 mai, le président de l’université a réclamé l’intervention de la police. Ceci est une provocation inédite que l’assemblée générale réunie le 14 mai condamne avec la plus grande fermeté. L’assemblée générale exige la démission de son auteur, le président Pascal Binczak, et la levée des poursuites contre les étudiants. L’assemblée générale dénie toute légitimité aux conseils sortants pour voter les statuts du PRES, qui engage l’avenir de l’université. Sur ces deux points, l’assemblée générale appelle à la grève mardi 15 mai et à une nouvelle assemblée générale à 12h en amphi D.

Plus d’info : Abus de pouvoir : les dérives de la gouvernance des universités depuis la LRU [+ vidéo]

Sur le Web : Source : SLU
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