La mort des humanités

Le Monde | 29/10/08
vendredi 14 novembre 2008
par  antonin
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La « mastérisation » des concours d’enseignement menace la recherche. La révolte gronde dans les universités. Les uns après les autres, leurs conseils d’administration votent à l’unanimité des motions de protestation.

La révolte gronde dans les universités. Les uns après les autres, leurs conseils d’administration votent à l’unanimité des motions de protestation. Lyon-III, Paris-III, Paris-IV, Bordeaux-III, Caen : la liste s’allonge jour après jour. Ce que ni la loi sur l’autonomie ni la réforme du CNRS n’ont réussi à faire, la réforme des concours de recrutement du secondaire l’a finalement obtenu : une résistance généralisée aux diktats du ministère.

Le problème est d’abord celui du calendrier. Depuis plus d’un an, les universités croulent sous les réformes successives à absorber : autonomie, élections internes, plan licence, statuts des personnels, etc. Elles ne cessent de tout défaire et de tout refaire, mois après mois, pour complaire au ministère. Jamais elles n’ont subi autant de dirigisme technocratique que depuis qu’on a voté leur autonomie de façade.

Or, voici que le ministère leur demande, sur un coup de tête, de refaire en urgence la plupart de leurs diplômes de master, à une période où les universitaires sont débordés par les tâches de toute sorte et ne trouvent plus le temps de faire de la recherche, qui relève pourtant de leurs missions fondamentales. Ils en ont assez de marcher comme de petits soldats. Trop, c’est trop. Voilà une première raison du niet.

Certes, tout le monde se félicite que les enseignants du premier et du second degré soient désormais recrutés non plus au niveau de la licence, mais à celui du master. Ils seront, dit-on, mieux payés. Mais seront-ils mieux formés ? Ils le seraient s’ils bénéficiaient effectivement des deux années supplémentaires de formation par la recherche prévues pour un master.

Or tel n’est pas le cas. Le ministère se contente d’exiger des universités qu’elles valident comme master une formation bâtarde, correspondant peu ou prou à ce qui existe déjà, à savoir une année de préparation au concours du capes, suivie de l’année de formation en IUFM. Cela portera le nom de master, mais n’en sera plus un.

Ce sont surtout les disciplines universitaires les plus liées à l’enseignement secondaire qui se sentent menacées : lettres, philosophie, histoire, langues vivantes, etc. Actuellement, un étudiant qui souhaite présenter le capes dans ces disciplines fait souvent le choix de préparer un véritable master, sanctionné par un mémoire de recherche, avant de se présenter au concours. Les actuels professeurs certifiés sont donc pour beaucoup déjà titulaires d’un master, qui garantit la qualité de leur formation.

Dans le nouveau projet, ce ne sera plus possible : la plupart des étudiants choisiront les nouveaux masters d’enseignement, qui les prépareront aux concours, plutôt que les masters de recherche. Résultat : loin d’être mieux formés qu’aujourd’hui, ils le seront plutôt moins bien, puisqu’ils n’auront plus derrière eux cette expérience d’initiation sérieuse à la recherche qui fait tout le prix des masters actuels.

Mais là n’est pas le plus grave. Si toutes les universités se mobilisent, c’est que se profile la fin programmée de la recherche française dans les humanités. Face à la concurrence déloyale des masters d’enseignement, en effet, les masters de recherche n’auront plus qu’à disparaître et, avec eux, tous les séminaires qui les accompagnaient. Il ne sera plus possible de recruter les doctorants parmi ceux qui auront présenté les meilleurs mémoires. Tout le monde fera de la formation pédagogique à l’envi pour mieux préparer aux concours, qui se concentrent sur la simple connaissance du système éducatif, et tout ce à quoi aura abouti la"mastérisation" des enseignants du secondaire, c’est de secondariser les universités. Dans le meilleur des cas, elles seront devenues de gros IUFM.

Le ministère de l’éducation nationale l’aura alors définitivement emporté sur celui de l’enseignement supérieur et de la recherche : triste vision de la science et du savoir... Si quelqu’un, au ministère, avait juré la mort de la recherche dans les humanités, il n’aurait pas fait mieux. Faut-il s’en étonner, quand on a entendu dernièrement un conseiller du premier ministre proclamer que la mission principale des sciences humaines consiste à former de bons VRP pour l’économie française ?

William Marx est professeur à l’université d’Orléans, membre de l’Institut universitaire de France.


L’article sur le site du monde


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Brèves

Appel à la grève le 15 mai à Paris 8 : Motion de l’assemblée générale du 14 mai

mardi 15 mai 2012

Vendredi 11 mai, le président de l’université a réclamé l’intervention de la police. Ceci est une provocation inédite que l’assemblée générale réunie le 14 mai condamne avec la plus grande fermeté. L’assemblée générale exige la démission de son auteur, le président Pascal Binczak, et la levée des poursuites contre les étudiants. L’assemblée générale dénie toute légitimité aux conseils sortants pour voter les statuts du PRES, qui engage l’avenir de l’université. Sur ces deux points, l’assemblée générale appelle à la grève mardi 15 mai et à une nouvelle assemblée générale à 12h en amphi D.

Plus d’info : Abus de pouvoir : les dérives de la gouvernance des universités depuis la LRU [+ vidéo]

Sur le Web : Source : SLU

Trois doctorants de l’université de Poitiers menacés d’expulsion

jeudi 2 février 2012

La Nouvelle République | 01/02/2012

Trois doctorants de l’université de Poitiers ont reçu de la préfecture ces tout derniers jours une obligation de quitter le territoire français. (OQTF). L’annonce en a été faite ce mercredi soir lors de la manifestation mensuelle de soutien aux immigrés devant le palais de justice de Poitiers. Ces doctorants travaillent à la faculté de géographie au sein de l’unité sur les migrations internationales... Les trois doctorants sont soutenus par l’association Soledev. De son côté, la Cimade et le Réseau Education sans Frontière ont réitéré ce mercredi aux écoliers et à leurs familles eux aussi sous le coup d’une OQTF.

Pétition en soutien à une doctorante de Paris 7 menacée d’expulsion

samedi 26 novembre 2011

Blog du syndicat Agir pour les Doctorants à Nanterre

Une jeune collègue doctorante en sociologie à l’URMIS (paris 7), québécoise, s’est vue refuser par la préfecture le renouvellement de son titre de séjour de "recherche" au motif de progression insuffisante. Émilie Adam Vézina n’a pas de bourse comme de nombreux autres doctorants, elle a participé à des recherches collectives contractuelles, a publié, communique, a été représentante des doctorants. Bref c’est une doctorante en sciences sociales comme les autres, sauf qu’elle est étrangère et que le ministère a fait de la baisse du nombre de migrants sur le territoire français une priorité.
Elle est bien sûre très affectée par tout ça, ainsi que tous les collègues de l’URMIS : elle est sensée quitter le territoire français début décembre... plus la pétition rencontrera de soutien, et des soutiens de poids (si vous en connaissez), plus la lutte engagée par les collègues de P7 pourra porter ses fruits.
Depuis une semaine, une mobilisation est en cours pour la soutenir. Deux motions qui ont été votées par le Conseil scientifique et le conseil d’UFR de Sciences Sociales de Paris 7 vendredi dernier.

Sur le Web : Lien vers la pétition

Le courage d’un doctorant...

mardi 22 novembre 2011

Louis-Adrien Delarue (LAD) est un jeune médecin qui a soutenu le 6 juillet 2011 une thèse dont le sujet était particulièrement délicat : son travail a concerné l’influence des conflits d’intérêts sur les recommandations médicales de la Haute Autorité de Santé française. La qualité exceptionnelle de cette analyse a été largement saluée par la profession. Les conflits d’intérêts que LAD a mis en évidence ont poussé son jury de soutenance à lui imposer de masquer tous les noms des experts cités dans la thèse.

Les retombées de ce travail ont été à la mesure de son importance. Cette thèse-évènement a été très médiatisée, d’autant que les 4 recommandations étudiées par Louis-Adrien ont été retirées par la HAS, soit spontanément du fait des conflits d’intérêts qui avaient entaché leur crédibilité, soit sur l’injonction du Conseil d’État qui avait été saisi par le Formindep.

Nous disposons du verbatim des débats publics lors de la soutenance, grâce à des amis de LAD présents dans la salle (...)

Sur le Web : Lire la suite

Les habitudes de consommation des doctorants

jeudi 20 octobre 2011

Laetitia Gérard, docteure en Sciences de l’éducation mène une enquête sur les habitudes de consommation des doctorants. Ce questionnaire s’adresse à tous les doctorants mais aussi aux jeunes docteurs qui ont encore en mémoire leurs années doctorales.
Si vous avez quelques minutes à lui accorder, elle publiera les résultats de cette enquête dans deux mois sur le site de Docteo (réseau des jeunes chercheurs).

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