Le recrutement en mathématiques

Image des mathématiques | par Magali Ribot et Benoît Kloeckner
jeudi 12 juillet 2012
par  antonin
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 Le recrutement des maîtres de conférences en mathématiques

Le 28 mars 2010, par Magali Ribot

Si je vous parle du mois de mai, vous pensez… Au muguet ? Au défilé ? Aux jours fériés ? Ou bien vous avez déjà eu affaire au recrutement universitaire et vous pensez (selon que vous étiez candidat au recrutement ou recruteur)… Aux déplacements ? Aux auditions ? Aux rapports ?

Les étapes du recrutement d’un maître de conférences

Quelles sont les étapes ? Il est difficile de donner un programme précis. D’abord, il y a les étapes préparatoires pendant les mois (et les années !) précédents : la soumission d’articles, la soutenance de thèse, la fameuse qualification du CNU [1], les exposés dans des congrès, les séminaires dans des labos pour se faire connaître et faire connaître ses travaux hors de son laboratoire d’origine.

Passons au vif du sujet : la publication de la majorité des postes [2] intervient par décret du Journal Officiel au début du mois de mars, vous sélectionnez les postes dont le profil [3] vous intéresse. Tiens, certains postes n’ont pas de profil, d’autres des profils très larges ; très bien, envoyons un dossier. Votre ami physicien vous regarde, étonné : pas de profil ? Oui, cela arrive souvent en mathématiques, contrairement à d’autres disciplines où à chaque poste publié est associé un profil de recherche très précis. Les postes sont donc très ouverts. La contrepartie est que les candidats sont très nombreux : il peut y en avoir jusqu’à 200 pour un même poste...

Votre dossier est intéressant ? Bravo, vous allez pouvoir passer les auditions. Il faut se déplacer dans chaque ville pour faire une présentation d’au mieux 30 minutes. Si vous êtes chanceux (ou brillant ?), ça s’apparente au Tour de France en 15 jours. Puis l’attente des classements sur chaque poste en consultant frénétiquement le site de l’Opération Postes.

Et qui va vous évaluer ? Un comité de sélection, composé pour moitié de maîtres de conférences et pour moitié de professeurs. A noter également qu’il contient une moitié de membres extérieurs à l’université de recrutement. Deux personnes écriront un rapport sur votre dossier ; c’est sur la base de ces rapports que seront choisis les auditionnés. Puis ce même comité écoutera avec attention votre audition et au regard des présentations et des dossiers de tous les candidats, établira le fameux classement final.

La transparence du recrutement

L’Opération Postes, qu’est-ce que c’est ? Une page internet créée en 1998 et gérée par quelques volontaires, où les informations sur les dates des commissions, les listes d’auditionnés, les listes de classés sont mises en ligne en temps réel. Cela semble être un outil très pratique, pourquoi est-ce réservé aux mathématiques et à l’informatique ? Pour qu’une telle initiative fonctionne réellement, il a fallu, à un moment donné, l’appui et la volonté de la communauté mathématique toute entière.

Mais, pourtant, on entend dire partout que les recrutements universitaires sont pipés. N’est-ce pas vrai ? A ma connaissance, non. Je vous ai déjà donné un argument ci-dessus : souvent en mathématiques, les profils sont larges et nombreux sont les candidats qui postulent. Et le candidat local n’a-t-il pas plus de chance que les autres ? Justement c’est le contraire, a priori il en a moins. Plus précisément, une règle officieuse, mais appliquée dans la plupart de nos labos, veut qu’un candidat ne puisse être recruté dans le laboratoire où il a fait sa thèse et que pour passer professeur, un maître de conférences doit également changer de laboratoire.

Que faire pour être recruté en mathématiques ?

Déjà, vous l’aurez compris, en règle générale, ne pas candidater dans son laboratoire d’origine. Et ensuite ? Faut-il faire ou non un post-doc ? Ça se discute… On recrute très jeune en mathématiques. Il est fréquent qu’un candidat soit recruté quelques mois après sa soutenance de thèse. Il ne faut donc pas s’autocensurer et candidater dès qu’on peut. Et la sécurité de l’emploi ainsi offerte donne le temps de mûrir sa direction de recherche. Mais un post-doc de deux ans permet aussi d’affirmer un dossier un peu léger. Et surtout, un post-doc à l’étranger permet d’ouvrir de nouveaux horizons. Soyons clairs, la charge d’enseignement d’un maître de conférences est un gros handicap pour se lancer dans des thématiques nouvelles les premières années. Y a-t-il des inconvénients à faire un post-doc alors ? Effectuer le programme décrit au premier paragraphe depuis l’étranger n’est jamais très facile et demande souvent de nombreux déplacements et une grande énergie…

En guise de conclusion…

Alors, est-ce que le recrutement d’un enseignant chercheur en mathématiques est un long parcours sans fin ? Je ne dirais pas cela. Je ne dirais pas non plus que c’est chose facile. Mais comparé aux pays voisins, le nombre régulier de postes mis au concours en mathématiques chaque année fait que tout bon candidat a des chances raisonnables de trouver un poste. Une preuve ? Le nombre de candidats étrangers se présentant aux concours français …

par Magali Ribot
Maître de Conférences à l’Université de Nice (page web)

 Le recrutement local

Le 23 juillet 2010, par Benoît Kloeckner

Une question assez sensible dans le monde des mathématiques universitaires est celle du « recrutement local ». Elle permet de montrer quelques aspect de la vie des labos, mais avant d’expliquer de quoi il s’agit, il n’est peut-être pas inutile de décrire à quoi peut ressembler la carrière d’une mathématicienne (ou d’un mathématicien, bien sûr)  [4].

Une carrière de matheuse

Une carrière de mathématicienne commence nécessairement par un doctorat. Pendant environ trois ans, l’apprentie, le plus souvent fraîchement munie d’un master de mathématiques, étudie une ou plusieurs questions ouvertes de recherche qui lui ont été proposées par sa directrice de thèse. Si sa recherche est jugée fructueuse, elle se voit attribuer le diplôme de docteur en mathématiques, ce qui lui donne [5] le droit de postuler à un emploi permanent dans une université ou un établissement de recherche comme le CNRS.

S’ensuit une période plus ou moins longue (de 0 à 7 ans pour les exemples que je connais) de post-doctorat, où la mathématicienne travaille sur des postes temporaires de recherche et éventuellement d’enseignement.

À l’issue de cette période, elle peut se tourner vers un autre métier (exemple classique : enseignante du secondaire) ou être recrutée de façon permanente comme chercheuse (au CNRS principalement, ou à l’INRIA) ou comme enseignante-chercheuse par une université. Dans le premier cas elle sera chargée de recherche (CR), dans le second maître de conférence [6] (MC). Dans les deux cas, on dit parfois qu’elle est « de rang B ». Le concours du CNRS est national, alors que les concours de MC se déroulent au sein de chaque université ; mais une fois recrutés, tous se retrouvent en général dans un laboratoire « UMR » (unité mixte de recherche) dépendant (au moins) du CNRS et d’une université.

Après quelques années sur un tel poste et si ses résultats de recherche sont jugés assez importants, une mathématicienne peut envisager de présenter son habilitation à diriger les recherches, HDR pour les intimes, diplôme universitaire le plus élevé qui lui permet d’encadrer des doctorants et doctorantes. Celle-ci lui donne alors la possibilité de postuler à un emploi dit « de rang A ».

Ces derniers sont de deux types : Directrice de recherche (DR) pour le CNRS, Professeur [7] (PR) pour un poste universitaire. Encore une fois, les DR sont recrutés par un concours national (CNRS par exemple) alors que les professeurs sont recrutés au sein des universités. Les emplois de DR et PR ont des grilles de salaire plus avantageuses, et sont associés à une plus grande prise de responsabilité au sein du laboratoire. Il y a aussi souvent des différences dans la répartition des enseignements entre les maîtres de conférence et les professeurs, mais dans l’ensemble ça reste le même métier. À noter : les postes de rang A sont relativement moins nombreux que ceux de rang B (spécialement au CNRS), une mathématicienne peut très bien rester maître de conférence ou chargée de recherche toute sa carrière, même si son travail est très bon. Les deux types de postes sont perméables, et beaucoup de chargés de recherche deviennent professeurs (la trajectoire inverse étant plus rare).

La question du recrutement local

On dit qu’une universitaire est « recrutée localement » si elle devient maître de conférence là où elle a fait sa thèse, ou professeur là où elle était maître de conférence. Bien sûr, il y a beaucoup de variantes : on peut changer d’université et avoir été maître de conférence à plusieurs endroits, avoir fait une thèse en co-tutelle, on peut changer de laboratoire mais pas d’université (rarement, toutefois, puisque la plupart des université n’ont qu’un laboratoire de maths), ou même changer d’université mais pas de laboratoire si on est à Jussieu, etc.

La règle, extrêmement ferme et répandue, adoptée largement sous l’impulsion du CNRS depuis au moins 15 ans, est de ne pas recruter de maître de conférence en local (avec différentes précisions pour les ambiguïtés signalées). La plupart des laboratoires s’interdisent également de recruter leurs professeurs en local.

Les arguments contre le recrutement local sont essentiellement de deux types. Les premiers considèrent la mobilité comme un facteur enrichissant : en faisant changer chacune de laboratoire une ou deux fois dans sa carrière, on provoque le mélange des idées et des pratiques, ce qui favorise une recherche fructueuse. À l’inverse, en restant toute sa carrière au même endroit on risquerait de tourner en rond sur les même questions, de scléroser. Le second type d’argument porte sur l’objectivité du recrutement : le recrutement local demande que les collègues de la candidate évaluent son dossier et le comparent à ceux des candidats extérieurs. Le risque existe de favoriser les locaux, qu’on connaît mieux, de froisser leur susceptibilité si on ne les choisit pas, et donc de se sentir poussé à les choisir pour éviter la dégradation de l’ambiance. Dans le cas du recrutement de maître de conférence, les directeurs de thèse ayant intérêt à ce que leurs élèves trouvent un poste, ils pourraient biaiser le recrutement. Dans le cas du recrutement prof, les maîtres de conférence convoitant un tel poste en local pourraient s’incliner devant les décisions politiques des professeurs déjà en place afin de favoriser leur candidature.

Les deux type d’arguments trouveraient leur illustration dans la perpétuation de « chapelles », les directeurs de thèse faisant embaucher principalement leurs élèves qui reproduisent le même genre de recherche qu’eux et soutiennent leurs décisions, le tout en circuit fermé ; j’avoue ne pas connaître l’existence de chapelle aussi caricaturale, mais ceci est sans doute à porter au crédit du non recrutement local.

Les arguments pour autoriser le recrutement local se basent principalement, au moins en maths, sur le niveau personnel : changer d’université, donc souvent de ville à la fin de la thèse (entre 25 et 30 ans), puis après l’HDR (entre 26 et 45 ans disons) peut être trop contraignant pour la vie de famille, en particulier pour les couples d’enseignant-chercheur. J’ai de nombreux collègues qui pourraient passer prof, mais ne le font pas car il ne souhaitent pas déménager une fois de plus. Parfois, ceci provoque d’ailleurs des tensions compréhensibles, la règle étant habituelle mais pas d’ordre légal.

L’un des attraits des carrières au CNRS est leur souplesse géographique : même si on ne peut normalement pas se faire affecter dans son laboratoire de thèse à son recrutement, il est en général facile de suivre son conjoint. Il était aussi courant que les CR promus DR restent dans le même laboratoire (en particulier quand cette promotion est tardive et que leur travail relevait depuis longtemps d’un poste de DR en terme d’organisation de conférence et de groupes de travail et d’encadrement de thèses). Mais la direction de l’INSMI(Institut National des Sciences Mathématiques et de leurs interactions (CNRS)) a décidé de bannir le passage de CR à DR en local, en invoquant la cohérence avec ce qui se pratique pour les professeurs. Leurs arguments sont donc de la première catégorie décrite ci-dessus. Ils sont valables, mais je trouve un peu curieux qu’ils semblent oublier que la deuxième catégorie d’arguments est très importante dans le non-recrutement local des professeurs, et qu’elle n’est pas pertinente au CNRS puisque le concours est national. Le choix à faire entre pousser les chercheurs à bouger, et leur permettre de se fixer dans une ville n’est pas évident et il n’y a pas de réponse toute faite, mais il ne faut pas négliger la démotivation que peut représenter l’affectation à 200 km de son conjoint et de ses enfants.

par Benoît Kloeckner
Maître de conférences, Université de Grenoble (page web)


P.S. :

Proche de ce sujet, on peut trouver sur le site Débuter dans le métier d’enseignant-chercheur et Mathématicienne de Barbara Schapira (NDLR).

Illustration : "SmokeWork" par Mehmet Ozgur


[1] Je vous laisse lire cet article qui est entièrement consacré à la procédure de qualification.

[2] Il existe également des postes publiés « au fil de l’eau » mais leur nombre est jusqu’à présent négligeable par rapport aux postes publiés en « session synchronisée ».

[3] Le profil est l’intitulé du poste qui décrit de façon sommaire le domaine de compétence que doit avoir le candidat. Des exemples tirés des postes en mathématiques de l’an dernier : un profil large, « Mathématiques pures et appliquées » et deux profils précis « Mathématiques appliquées et applications au calcul de haute performance en mécanique des fluides » ou encore « Théorie de Lie et applications »..

[4] j’ai fait le choix de prendre l’exemple d’une femme, mais j’utiliserai le masculin pour les pluriels en accords avec la règle usuelle.

[5] presque, mais je ne tiens pas à rentrer dans tous les détails.

[6] le terme maîtresse de conférence est rarement employé.

[7] Professeures ?



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Brèves

Les coupes budgétaires pèsent sur la recherche académique américaine

jeudi 12 décembre 2013

Aux USA, les répercussions des coupes budgétaires fédérales pour la recherche académique sont bien visibles selon une études récentes :

  • moins de place pour les étudiants dans les labos (stages, doctorat, ...) : - 31% ;
  • moins de CDD à temps partiel : -30% ;
  • moins de postdoctorants : - 24% ;
  • moins de postes fixes dans 22% des cas.

Une recherche académique en récession aux USA...

Étudiants étrangers : la sénatrice Dominique Gillot dépose une proposition de loi visant à améliorer leurs conditions d’accueil et de séjour

vendredi 15 février 2013

« Il n’est (?) ni dans l’intérêt des pays d’origine, ni dans le nôtre, de renvoyer chez eux les étrangers dès la fin de leurs études. Au contraire, c’est après au moins une première expérience professionnelle que ces diplômés pourront, à leur retour chez eux ou à l’international, mettre à profit les compétences acquises en France et en faire la promotion. » Voilà ce qu’écrit Dominique Gillot, sénatrice (PS) du Val d’Oise, dans l’exposé des motifs de la proposition de loi relative à l’attractivité universitaire de la France qu’elle dépose mardi 12 février 2013.

« Droit illimité au séjour » pour les diplômés d’un doctorat français. Dans son article 4, la proposition de loi « crée un droit illimité au séjour en France pour tout diplômé d’un doctorat obtenu en France, à qui la carte ’compétences et talents’ est délivrée sur sa demande ». Il est précisé que « cette disposition a vocation à favoriser les échanges entre les pays d’origine et la France, permettant de développer une coopération économique continue, enrichissante, sans pillage des cerveaux des pays émergents ».

Titularisations loi Sauvadet : du nouveau ?

vendredi 23 novembre 2012
  • Reçu ce jour sur la liste SLR-débats -
    Selon l’AEF (dépêche n° 174978 du 22/11, extraits) :
  • « Le MESR « a obtenu les moyens de créer une voie supplémentaire et réservée d’accès à la fonction publique. En 2013, plus de 2 000 personnes pourront en bénéficier », se réjouit Geneviève Fioraso, ministre de l’ESR, dans un communiqué mercredi 21 novembre 2012, après avoir reçu « les organisations syndicales représentatives dans l’enseignement supérieur et la recherche pour leur annoncer le plan d’action ministériel pour la résorption de l’emploi précaire ». Cette réunion faisait suite au comité technique ministériel du 6 novembre dernier, qui n’avait pas pu se tenir faute de quorum : la CGT, la FSU et FO avaient en effet refusé de siéger pour protester contre les modalités de titularisation des contractuels retenues par le MESR
  • La ministre rappelle que le recensement effectué fait état de 8 400 précaires à ce jour dans les universités et de 1 400 dans les organismes de recherche. Elle se donne « pour objectif de conduire le plan de titularisation en quatre ans ». « En complément, les nouvelles orientations de l’ANR (Agence nationale pour la recherche) vont contribuer à diminuer le flux de nouveaux CDD. En particulier, aucun projet scientifique ne pourra être financé s’il repose à plus de 30 % sur le travail d’agents non titulaires ». »
Sur le Web : Lire la suite sur SLR

Ouverture et répartition des 1000 emplois créés dans l’ESR

lundi 19 novembre 2012

Une cinquantaine d’universités se voit dotée de d’effectifs supplémentaires d’enseignants-encadrants pour 2013. Dans une lettre aux membres du CNESER, Simone Bonnafous, Directrice générale pour l’enseignement supérieur et l’insertion professionnelle (DGESIP), délivre leur répartition.

Les effectifs étudiants et des personnels universitaires en cette rentrée 2012

mercredi 19 septembre 2012

Année universitaire 2012-2013 :

Étudiants
63% des étudiants se forment à l’Université soit 1 511 100 étudiants :
Niveau licence 898 500 (59 %)
Niveau Master 547 000 (39%)
Doctorat 65 600 (4%)

Effectif des personnels de l’enseignement supérieur à la rentrée 2012-2013
3 180 nouveaux personnels titulaires ont été recrutés et prennent leurs fonctions à la rentrée 2012 :
1 650 enseignants-chercheurs et 1 530 personnels BIATOSS.

Enseignants-chercheurs : 56 416
Autres enseignants titulaires : 13 076
Personnels d’enseignement contractuels :14 887
Doctorats contractuels : 13 334
Total personnels d’enseignement et de recherche : 97 613

Personnels administratifs : 16 360
Personnels des bibliothèques : 4 620
Personnels ingénieurs techniques et ouvriers : 37 300
Personnels médico-sociaux : 550
Total personnels BIATOSS : 58 830

Effectifs totaux des personnels de l’enseignement supérieur à la rentrée 2012 : 156 443

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