[Histoire] Comment (et pourquoi) écrire un projet de recherche ?

Devenir Historien(ne) | 22 août 2011 | Par Émilien Ruiz
mercredi 20 juin 2012
par  antonin
2 votes

Écrire un projet de recherche est un exercice auquel vous serez confrontés avant même de commencer votre master et, si vous poursuivez dans cette voie, bien après l’avoir soutenu.

Projet de master, projet de thèse, projet de recherche pour l’obtention d’une bourse, d’un prix ou de tout autre financement : il n’y a pas de modèle unique. Sa forme dépendra ainsi de la nature de la recherche, du format imposé (nombre de pages, de signes, etc.) et, comme pour tout écrit (universitaire ou non), du lectorat auquel le projet s’adresse.

Ce billet a pour objectif de vous donner quelques conseils relatifs au contenu d’un projet de recherche, mais il espère aussi vous convaincre de l’intérêt d’un tel exercice, au delà de la seule constitution de vos dossiers administratifs.

 Une étape fondamentale pour bien construire son objet

Commençons par le pourquoi… Écrire un projet de recherche ne relève pas du simple exercice de style, de prolégomènes dont il faudrait se débarrasser afin de pouvoir ensuite véritablement commencer à travailler. Il constitue une composante essentielle du processus de construction de l’objet.

En dehors des figures imposées, cet exercice peut s’avérer très utile pour se forcer à adopter une démarche réflexive. Réécrire le projet à plusieurs reprises, à mesure que la recherche avance, permet de l’étoffer, de le préciser et, souvent, de réorienter l’approche initiale. Il s’agit de se donner les moyens de « savoir où l’on en est » en replaçant ponctuellement les travaux en cours – lectures, dépouillements de sources, etc. – dans la perspective du projet global.

Dans le cadre du séminaire de méthodologie, le principal exercice sur lequel ont travaillé les étudiants qui ont suivi mon cours ces quatre dernières années consistait en la rédaction d’une présentation argumentée de leur sujet en cinq pages. J’avais choisi ce format car il correspond à celui qui est demandé à l’EHESS dans le cadre de l’inscription en doctorat et, surtout, à celui de la candidature à une allocation de recherche (devenue « contrat doctoral » depuis). L’objectif n’était pas pour autant de pousser les étudiants à se préparer dès la première année de master à de telles échéances : ce texte, repris à deux ou trois reprises à quelques semaines d’intervalles, leur permettait de mieux définir l’objet de leur recherche et de faire régulièrement le point sur leur approche.

 Quelques éléments incontournables

Venons-en au comment… S’il n’existe pas de modèle unique, un certain nombre d’éléments n’en sont pas moins incontournables. Ils doivent donc généralement (il existe toujours des exceptions…) figurer dans tout projet de recherche. La place que chacun d’eux occupera ensuite dans le texte final dépendra de deux principaux facteurs : les consignes qui vous auront été données (tant en termes de forme que de contenu) et le stade où vous en êtes au moment de l’écriture du projet.

Énoncé du sujet

Cela paraît aller de soi, mais c’est un oubli très fréquent : indiquer le sujet choisi en titre du document est indispensable mais insuffisant. Il faut en effet placer l’énoncé du sujet de la recherche dans le corps du texte en évitant, si possible, de commencer directement par « La recherche que je souhaite mener porte sur [titre provisoire du master]. »

L’idéal est d’amener cette énoncé de façon « fluide » après une entrée en matière puisée dans ce qui vous semblera le plus pertinent : une citation, un commentaire sur l’historiographie ou, éventuellement, par une accroche sur l’actualité. Dans tous les cas, il faut éviter que cela paraisse artificiel, l’entrée en matière doit vous conduire à énoncer naturellement le sujet sur lequel porte votre recherche.

Définition et justification des termes employés

Il ne s’agit pas forcément (et j’aurais tendance à dire qu’au départ, il ne s’agit certainement pas) d’une définition définitive – d’autant qu’il est possible qu’une partie de la recherche relève justement d’une tentative de définition d’un phénomène. L’objectif de ces définitions provisoires est double :

  • montrer que les termes utilisés ne sont pas pris au hasard et que vous savez, au moins en partie, de quoi vous parlez ;
  • commencer à amorcer une réflexion sur l’objet même de la recherche : définir les termes implique de commencer à réfléchir à leur signification pour les contemporains, pour nous même, etc.

Il n’existe pas de définition qui soit naturelle : choisirez-vous une définition usuelle, et probablement anachronique, une définition sociologique, juridique, économique, qui correspond à celle des contemporains et non à « la nôtre » ? Vous pouvez, bien entendu, selon le stade où vous en êtes, décider de ne pas choisir entre plusieurs possibilités. Le plus important est d’avoir connaissance de celles qui s’offrent à vous, de les exposer et de justifier votre choix.

Énoncé et justification des bornes chronologiques

À l’instar des termes que vous utiliserez pour énoncer votre sujet, les bornes chronologiques au sein desquelles vous l’insérerez ne vont pas forcément de soi – et si elles vont de soi pour vous, ce n’est probablement pas le cas pour vos lecteurs. Ici encore, les choix et justifications peuvent être provisoires : le plus souvent, le découpage chronologique ne devient évident qu’à mesure que la recherche avance.

Que vous ayez déjà un découpage précis en tête ou seulement une idée vague de la période qui vous intéresse (quelques jours, mois, années, décennies, siècles, peu importe), il vous faut l’énoncer et expliquer en quoi ce choix vous semble pertinent au stade où vous en êtes.

Justifier ses bornes chronologiques, c’est d’abord expliquer en quoi il semble pertinent d’étudier tel phénomène pour une période donnée et pas une autre ; mais c’est aussi tenir compte des conditions dans lesquelles on mène la recherche. Vous disposez théoriquement de deux années pour mener à bien votre master : il est impératif de tenir compte de ce délai lorsque vous en choisissez le sujet et, donc, la période étudiée.

Définition et justification des bornes géographiques

Dans un même ordre d’idée, il est nécessaire d’exposer et de justifier l’espace géographique au sein duquel vous situez votre objet.

Il s’agit d’abord, tout simplement, de bien situer votre analyse – travaillerez-vous sur un continent, un pays, une région, une ville, etc. ? Dès le projet de recherche, envisagez l’ajout d’une carte en annexe si cela vous semble nécessaire. Dans le cadre du mémoire, il sera indispensable de proposer une carte qui fasse apparaître, au minimum, les toponymes cités. Bien sûr, il existe un grand nombre de sujets où des cartes seraient inutiles, mais ayez le réflexe de vous demander si elle n’apporterait pas des précisions utiles à vos lecteurs.

Il s’agit, ensuite, de réfléchir à la question de l’échelle d’analyse : situerez-vous votre analyse au niveau local, national, transnational ? Envisagez-vous une comparaison entre plusieurs terrains (villes, pays, etc.) ? Il faut systématiquement expliciter et motiver vos choix, mais ici encore, ils peuvent être provisoires : vous pouvez annoncer que vous souhaitez mener une analyse comparative, et y renoncer en constatant qu’une telle recherche est impossible, ou supposerait un investissement qu’il ne vous est pas possible d’engager dans le cadre d’un master ou d’un doctorat.

L’essentiel est de montrer en quoi le point de vue adopté vous apparaît pertinent à ce stade de vos réflexions quant à l’objet de votre recherche. Il ne s’agit pas de dire que c’est le meilleur ou le seul point de vue possible, mais bien de dégager ce qu’il a d’intéressant en lui-même.

Définition et justification de l’approche envisagée

Il est possible que dès le choix de votre sujet, vous ayez déjà une idée de l’approche que vous souhaiteriez adopter : histoire culturelle, politique, économique, sociale, intellectuelle ? Approche nationale, transnationale, globale ? Histoire comparative, croisée, connectée ? Si vous vous orientez dès le départ vers une approche particulière, celle-ci aura forcément des conséquences sur vos méthodes de travail et sur les sources que vous penserez à mobiliser. Dès lors, il faut expliciter vos choix le plus tôt possible.

À mon sens, les découpages « sous-disciplinaires » a priori n’ont pas véritablement de sens. J’aurais probablement l’occasion de développer ce point dans un billet ultérieur, mais je peux le résumer ici en cette formule : c’est l’objet qui doit guider l’approche.

Cela signifie que, quels que soient vos a priori, vous devrez adopter et mobiliser les sources, les méthodes et raisonnements qui s’imposent à une meilleure compréhension de votre objet. Bien entendu, ici encore il faudra tenir compte des conditions matérielles de la recherche, et du temps dont vous disposez… Se lancer dans l’analyse quantitative d’un corpus d’un millier de documents textuels qu’il faudra d’abord saisir, puis encoder, sans aucune assurance concernant l’obtention de résultats exploitables n’est pas forcément un choix pertinent en première année de master.

Position par rapport à l’historiographie du sujet

Connaitre l’historiographie du sujet fait partie intégrante du travail du chercheur. Ce n’est pas une étape préalable mais bien une démarche qu’il vous faudra poursuivre tout au long de la recherche. C’est donc une partie qui, elle aussi, est susceptible d’évoluer en fonction du moment où vous écrirez ou réécrirez le projet.

Il vous faudra toutefois, dès le départ, avoir une petite idée de ce qui existe sur le sujet, de façon à pouvoir réfléchir à ce que vous pensez apporter de nouveau à la connaissance de l’objet que vous avez choisi d’étudier. Un mémoire de master doit être le fruit d’une recherche inédite : cela n’implique pas que rien n’ait jamais été écrit sur le sujet, mais cela suppose que vous apportiez (par votre approche, les questionnements posés ou encore les sources mobilisées, etc.) quelque chose de neuf.

Sur ce point, pour plus de détails, je me permets de vous renvoyer à un billet précédant qui expose les principaux enjeux de la démarche historiographique.

Présentation des sources et de leur mode d’exploitation

Notez dès à présent qu’il est indispensable de préciser, dès le projet de recherche, sur quelles bases vous envisagez de mener votre recherche.

Il ne s’agit toujours pas d’être exhaustif et définitif, mais de montrer que vous avez au moins une petite idée (pour les projets écrits très tôt) du type de documentation que vous pensez pouvoir exploiter.

En fonction du stade d’avancement de la recherche, ce point peut se limiter à une première énonciation des sources potentielles ; ou relever de la présentation succincte ou détaillée de chaque type de source mobilisé, de sa nature à son (ou ses) mode(s) d’exploitation, en passant par son lieu de conservation et ses modalités de consultation.

 Un exercice utile à l’élaboration du mémoire

Revenons une dernière fois sur le pourquoi… Je l’écrivais déjà supra : un tel exercice constitue une étape fondamentale du processus de construction de l’objet même de la recherche. Vous trouverez ainsi de nombreux intérêts à le pratiquer régulièrement au cours de votre cursus de master.

En donnant un tel exercice aux étudiants en méthodologie de la recherche en histoire, j’en ai identifié au moins quatre. En effet, reprendre à plusieurs reprises un tel texte constitue :

  • une incitation à une réflexion continue sur l’objet de la recherche, destinée à faciliter l’élaboration d’une véritable problématique de recherche ;
  • un entrainement à l’écriture : tant pour la forme (notes de bas de pages, etc.) que pour le fond (définir précisément son approche, étayer ses arguments, etc.) ;
  • un occasion de produire un texte qui puisse servir de base de discussion avec un directeur ou une directrice de recherche, mais aussi entre étudiants, ou dans le cadre d’exposés destinés à présenter vos travaux ;
  • une élaboration progressive de l’introduction du mémoire de master : la dernière version du texte ainsi produit pourra servir de trame à l’introduction du mémoire de M1, voire de M2.

Partant de là, même si cela ne vous est pas demandé dans le cadre d’un éventuel cours de méthodologie, je ne saurais trop vous conseiller de pratiquer cet exercice à plusieurs reprises au fur et à mesure de votre recherche, en vous faisant relire d’abord par des collègues, puis par votre directeur ou directrice de mémoire. Cela pourrait ainsi vous inciter à former un petit groupe d’écriture, qui s’avèrera très utile au moment de rédiger le mémoire.

Dans le même temps, vous aurez ainsi un point de départ « sous le coude » dans le cas où vous devriez produire un projet de recherche (pour un financement, une inscription en thèse, etc.).

C’est, enfin, un bon garde-fou : il n’est pas impossible qu’une fois lancé dans le dépouillement de vos sources, vous vous laissiez emportez par « le goût de l’archive ». Il pourrait lui-même vous conduire à celui de l’annotation (ou de la photocopie/photographie) exhaustive de la quasi-totalité des sources passant entre vos mains… pour parfois (douloureusement) découvrir que la moitié de vos notes ne seront pas utiles à votre recherche en cours.

Reprendre son projet de recherche pour faire régulièrement le point sur son avancement permet de ne pas perdre de vue le fait que le dépouillement n’est pas une fin en soi : au bout du chemin il y a un mémoire à écrire…

Par Émilien Ruiz


Lire sur le carnet ’Devenir historien-ne"


Commentaires

Agenda

<<

2014

 

<<

Septembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
293012345
Aucun évènement à venir les 2 prochains mois

Brèves

Calendrier de la campagne 2013 de qualification universitaire

lundi 9 juillet 2012

Sur le site du ministère :

Chaque candidat doit remplir un dossier pour chacun des deux rapporteurs désignés. Ce dossier comprend :

les pièces obligatoires précisées dans l’article 4 de l’arrêté du 16 juillet 2009 modifié par arrêté du 20 août 2010 des documents complémentaires exigés par les différentes sections du CNU. Ils seront communiqués ultérieurement.

La validité de la qualification est appréciée à la date de clôture des inscriptions au concours ouvert pour chaque emploi. Les candidats à la qualification ne peuvent pas se porter candidats sur les postes dont le dépôt de candidatures serait clos avant la date de prise d’effet de leur qualification

Nouvelle politique des Préfectures sur le titre de séjours scientifiques

samedi 19 février 2011

Voici une petite réactualisation concernant les titres de séjour scientifiques transmise par Sophie Gerber (INRA) :

La Préfecture a changé de politique concernant la durée des titres de séjour scientifiques. Elle ne délivrera plus automatiquement des titres d’un an comme elle le faisait jusque là indifféremment pour les séjours inférieurs et supérieurs à un an. Dorénavant, dans le cas d’un renouvellement de titre de séjour scientifique, la durée inscrite sur la convention sera prise en compte. Ainsi si la convention dure plus d’un an le chercheur bénéficiera d’un titre pluriannuel mais si la convention dure moins d’un an, le titre de séjour expirera le même jour que la fin de la convention. J’attire votre attention sur ce dernier point qui peut s’avérer problématique pour les chercheurs.

A titre d’exemple, une convention d’accueil d’une durée de six mois donnera droit à un titre de séjour de six mois et non plus d’un an, il faudra donc anticiper les renouvellements de contrat plus de deux mois en avance sous peine de devoir recommencer la procédure de demande de convention d’accueil et de renouvellement de titre de séjour tous les six mois. Je vous rappelle qu’une convention d’accueil peut couvrir plusieurs contrats successifs et peut permettre à un chercheur de consacrer son temps et son énergie à ses recherches sans avoir à courir après sa nouvelle convention d’accueil tous les trois mois.

De plus à chaque renouvellement de sa carte de séjour, un scientifique doit s’acquitter d’une taxe OMI de 110 euros.

Recrutement 2011 de PRAG / PRCE

jeudi 2 décembre 2010

[Blog Histoires d’universités | 30/11/2010 | par Pierre Dubois]

À quoi aboutissent deux modes de gestion des ressources humaines, celui des universités autonomes passées aux “responsabilités et compétences élargies” et celui centralisé du ministère de l’Éducation nationale ? A une situation parfaitement ubuesque. La preuve : la procédure de recrutement des PRAG et des PRCE dans les universités pour l’année 2011 est lancée. On se dit que son calendrier et ses différentes étapes vont forcément coincer ici ou là.

(...)

Listes de qualifications : précision sur leur expiration

vendredi 29 octobre 2010

Depuis le décret n°2009-460, « La liste de qualification cesse d’être valable à l’expiration d’une période de quatre années à compter du 31 décembre de l’année de l’inscription sur la liste de qualification. » Ainsi, si vous avez été qualifié en janvier ou février 2007, vous restez qualifié jusqu’au 31/12/2011. Vous pouvez ainsi postuler sur les postes publiés au fil de l’eau en 2011 sans redemander une nouvelle qualification.

Campagne de recrutement ATER 2010-2011 à Paris 8

lundi 3 mai 2010

Campagne ouverte du 28 avril 2010 au 20 mai 2010 inclus

  • Université de Paris 8 à Saint Denis Des postes sont susceptibles d’être vacants dans les sections suivantes : 01, 02, 03, 05, 07, 11, 12, 16, 18, 23, 25 - 26, 27, 61, 70, 71.
  • Institut technologique de Montreuil
    Sections 61 et 27.
  • Institut Technologique de Tremblay
    Pour les sections suivantes : 71 et 11.

Pour plus d’informations et télécharger le dossier de candidature pour l’année universitaire 2010-2011

http://www.univ-paris8.fr - rubrique : enseignants – ATER

Soutenir par un don