Les thésards, nouveaux aventuriers du monde de l’entreprise auprès du secteur privé

Le Monde | 14/06/2012 | par Isabelle Rey-Lefebvre
dimanche 17 juin 2012
par  antonin
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Titre reconnu partout dans le monde, le doctorat effraie pourtant encore souvent en France. Les universités cherchent à le réhabiliter

Docteur et... entrepreneur ? Sur 5 500 entreprises innovantes créées en France entre 1998 et 2007, 22% l’ont été par des détenteurs de ce plus haut grade de l’université. Le taux atteint 66 % pour les start-up biotechnologiques. Comme le montre la banque Oséo, auteure de cette étude, les bons élèves de l’université sont aussi des aventuriers.

Ce type de débouchés est d’autant plus intéressant que ces « étudiants tardifs » effraient parfois le monde économique classique. La haute administration, de son côté, n’en emploie que 22 % - pour 28% dans la recherche publique. La ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Geneviève Fioraso, doit d’ailleurs se pencher sur la création d’un statut équivalent à celui des titulaires de diplômes des grandes écoles d’administration pour faciliter leur entrée dans la haute fonction publique.

La France a toujours eu du mal avec ce grade universitaire, accordé après au moins huit ans d’études et une soutenance de thèse. Chaque année, seulement 12 000 étudiants en soutiennent une. Ailleurs, dans le monde, le doctorat (Ph-D, pour philosophiae doctor, chez les Anglo-Saxons) se mentionne jusque sur sa carte de visite. Chez nous, pas vraiment. « A la recherche d’un emploi dans une banque, j’ai remarqué que, quand je n’indique pas sur mon CV que je suis docteur en finances, j’obtiens plus souvent un rendez-vous », raconte un jeune diplômé d’une école de management.

A 10 %, le taux de chômage des thésards est supérieur à celui de l’Allemagne (4 %) et des États-Unis (2 %), mais aussi à celui d’autres diplômés. Les titulaires d’un master par exemple ne sont « que » 7 % de chômeurs, les ingénieurs 4 %. En partie responsable de cette désaffection des docteurs : la compétition entre grandes écoles, aux diplômes certes prestigieux mais peu connus hors de France, et universités, seules habilitées à délivrer le titre internationalement connu de docteur.

Chacun fait selon sa culture

« Le titre de docteur est le référent mondial aux États-Unis, en Chine ou en Inde. Il est fondamental que la France produise plus de docteurs, car c’est un élément-clé de la compétitivité de notre pays. Les grandes écoles doivent pousser en ce sens », a déclaré, le 22 mai, Jean-Luc Beylat, président d’Alcatel Lucent Bell Labs France et du pôle de compétitivité Systematic Paris Région, lors de la conférence « Les docteurs, l’atout gagnant des entreprises » [1]. Signe des temps, ce débat était coorganisé par le Medef, la Conférence des présidents d’université et l’association ABG Intelli’Agence, plateforme européenne d’offres de thèse financée et d’offres d’emploi pour docteurs.

La directrice d’ABG, Martine Pretceille, confirme : « Si la France ne produit pas suffisamment de docteurs pour répondre aux besoins des entreprises, la compétition se jouant sur le terrain de l’innovation, nous risquons de le payer très cher. » Elle reste cependant optimiste : « Depuis cinq à sept ans, les entreprises et les universités font d’énormes efforts pour se rapprocher : les premières voient de plus en plus l’intérêt d’embaucher des docteurs pour leur haute formation intellectuelle et leur ouverture d’esprit, les secondes de les accompagner vers le monde de l’entreprise. »

Les plus grandes écoles d’ingénieurs, Polytechnique, Centrale, les Mines ont saisi l’importance de pousser 20 % de leurs diplômés à poursuivre en doctorat. « Soutenir une thèse est une expérience exigeante, transformante, constate Armand Coujou, directeur des dix écoles doctorales de l’université scientifique Paul-Sabatier de Toulouse-III. Le doctorant doit tenir son délai de trois ans pour obtenir son diplômé, défendre son point de vue dans des congrès internationaux, devant des spécialistes, s’exprimer en anglais : tout cela est stressant. Les directeurs de recherche doivent soutenir leurs étudiants pendant la thèse et à la sortie. Certains le font bien, notamment ceux qui ont des liens avec les industriels ; d’autres restent sur une position de recherche fondamentale.  »

Depuis 2006, les 287 écoles doctorales de France, outre leur mission de formation et de recherche fondamentale, ont pour rôle d’accompagner les doctorants vers l’entreprise privée. Chacun fait selon sa culture. Les facs de Dauphine et de Cergy les forment à la création d’entreprises. L’université de Nantes organise petits déjeuners, « doctoriales » et colloques, où sont invités ceux qui font l’entreprise et qui ont les moyens de financer des thèses. « Les conventions industrielles de formation par la recherche [Cifre] sont des procédures lourdes à mettre en place, note Agnès Florin, qui dirige l’école doctorale nantaise. Avant d’opter pour un Cifre, nous regardons si la nouvelle formule des missions d’expertise, plus souple, ne peut pas être mise en place. Le chercheur passe alors trente-deux jours dans l’entreprise, en une ou plusieurs fois. Cela permet de nouer des partenariats avec des PME qui peuvent, en outre, bénéficier du crédit impôt-recherche à hauteur de 60 % des dépenses engagées, contre 30 % habituellement. » Un géographe a ainsi pu analyser les débouchés sur les ports maritimes d’Afrique subsaharienne pour une entreprise nantaise de transports.

L’université Joseph-Fourier de Grenoble, très en pointe sur la recherche appliquée, propose ainsi à ses doctorants de suivre des cursus pour valoriser leur recherche. « Mener une thèse devient un véritable projet professionnel. Et tous ceux qui sont entrés dans ce dispositif, appelé ValoriDoc, ont un emploi », se félicite Farid Ouabdesselam, ex-président de l’université Joseph-Fourier et actuel président du pôle de recherche et d’enseignement supérieur de l’université de Grenoble.

Isabelle Rey-Lefebvre




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US : Dwindling tenure posts

vendredi 18 avril

Tenure is dying out at US universities.

The proportion of non-tenure-track and non-tenured faculty posts continues to rise across all US institutions, finds a report by the American Association of University Professors (AAUP) in Washington DC. Losing Focus : The Annual Report on the Economic Status of the Profession, 201314 surveyed 1,159 public and private US institutions and found that the overall proportion of assistant professors in non-tenure-track posts was 23.4 for 201314, compared with 20.8 in 201011. Dwindling tenured and tenure-track posts threaten the ability of scientists to conduct research without interference from funders or administrators, says John Curtis, the report’s lead author and director of research and public policy for the AAUP. - Nature, 508, 277, 09 April 2014

Sur le Web : Read on nature.com

Les coupes budgétaires pèsent sur la recherche académique américaine

jeudi 12 décembre 2013

Aux USA, les répercussions des coupes budgétaires fédérales pour la recherche académique sont bien visibles selon une études récentes :

  • moins de place pour les étudiants dans les labos (stages, doctorat, ...) : - 31% ;
  • moins de CDD à temps partiel : -30% ;
  • moins de postdoctorants : - 24% ;
  • moins de postes fixes dans 22% des cas.

Une recherche académique en récession aux USA...

Étudiants étrangers : la sénatrice Dominique Gillot dépose une proposition de loi visant à améliorer leurs conditions d’accueil et de séjour

vendredi 15 février 2013

« Il n’est (?) ni dans l’intérêt des pays d’origine, ni dans le nôtre, de renvoyer chez eux les étrangers dès la fin de leurs études. Au contraire, c’est après au moins une première expérience professionnelle que ces diplômés pourront, à leur retour chez eux ou à l’international, mettre à profit les compétences acquises en France et en faire la promotion. » Voilà ce qu’écrit Dominique Gillot, sénatrice (PS) du Val d’Oise, dans l’exposé des motifs de la proposition de loi relative à l’attractivité universitaire de la France qu’elle dépose mardi 12 février 2013.

« Droit illimité au séjour » pour les diplômés d’un doctorat français. Dans son article 4, la proposition de loi « crée un droit illimité au séjour en France pour tout diplômé d’un doctorat obtenu en France, à qui la carte ’compétences et talents’ est délivrée sur sa demande ». Il est précisé que « cette disposition a vocation à favoriser les échanges entre les pays d’origine et la France, permettant de développer une coopération économique continue, enrichissante, sans pillage des cerveaux des pays émergents ».

Titularisations loi Sauvadet : du nouveau ?

vendredi 23 novembre 2012
  • Reçu ce jour sur la liste SLR-débats -
    Selon l’AEF (dépêche n° 174978 du 22/11, extraits) :
  • « Le MESR « a obtenu les moyens de créer une voie supplémentaire et réservée d’accès à la fonction publique. En 2013, plus de 2 000 personnes pourront en bénéficier », se réjouit Geneviève Fioraso, ministre de l’ESR, dans un communiqué mercredi 21 novembre 2012, après avoir reçu « les organisations syndicales représentatives dans l’enseignement supérieur et la recherche pour leur annoncer le plan d’action ministériel pour la résorption de l’emploi précaire ». Cette réunion faisait suite au comité technique ministériel du 6 novembre dernier, qui n’avait pas pu se tenir faute de quorum : la CGT, la FSU et FO avaient en effet refusé de siéger pour protester contre les modalités de titularisation des contractuels retenues par le MESR
  • La ministre rappelle que le recensement effectué fait état de 8 400 précaires à ce jour dans les universités et de 1 400 dans les organismes de recherche. Elle se donne « pour objectif de conduire le plan de titularisation en quatre ans ». « En complément, les nouvelles orientations de l’ANR (Agence nationale pour la recherche) vont contribuer à diminuer le flux de nouveaux CDD. En particulier, aucun projet scientifique ne pourra être financé s’il repose à plus de 30 % sur le travail d’agents non titulaires ». »
Sur le Web : Lire la suite sur SLR

Ouverture et répartition des 1000 emplois créés dans l’ESR

lundi 19 novembre 2012

Une cinquantaine d’universités se voit dotée de d’effectifs supplémentaires d’enseignants-encadrants pour 2013. Dans une lettre aux membres du CNESER, Simone Bonnafous, Directrice générale pour l’enseignement supérieur et l’insertion professionnelle (DGESIP), délivre leur répartition.

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