La recherche au Québec deux fois menacée

Le Devoir | 6 mai 2012 | par un collectif d’auteurs
vendredi 11 mai 2012
par  antonin
7 votes

À la suite de la Révolution tranquille, le Québec a réussi à se hisser à la fine pointe de la recherche scientifique mondiale dans plusieurs domaines des sciences et des mathématiques. Mais au cours des dernières années, ces acquis ont été menacés par des remaniements à saveur utilitaire des politiques de financement de la recherche et par une révision du mode de financement de la formation universitaire, basée principalement sur une logique d’offre et de demande.

Avec le fort mouvement récent de contestation étudiante contre la hausse des droits de scolarité et certaines composantes inquiétantes du récent budget fédéral, des questions fondamentales sont de plus en plus souvent soulevées sur le rôle et la nature de la recherche scientifique dans nos universités. Il nous apparaît urgent d’en discuter certaines sur la place publique.

 Le volet recherche

Rappelons d’abord que les observateurs de la recherche scientifique s’accordent depuis longtemps sur le fait qu’il est impossible de maintenir une forte contribution à une recherche appliquée et directement utilisable, sans l’appui d’une recherche scientifique fondamentale et plus théorique. Or, il n’y a presque seulement qu’à l’université que cette recherche théorique trouve sa place.

Les partisans d’une « économie du savoir » semblent trop souvent négliger cet aspect de la question, et donc oublier que leur idéal (sic) ne peut être rendu possible que dans le contexte d’une société qui est riche en culture scientifique. De plus, ils omettent aussi trop souvent de prendre en compte le fait que cette richesse de culture nécessite la mise en place d’un vaste réseau de chercheurs oeuvrant autant dans les domaines plus applicables de la science que dans ceux qui consistent à asseoir ses fondements théoriques. Bien entendu, c’est à l’université que revient la part du lion dans cette formation. Nous y reviendrons.

Cette nécessité de développer de solides bases théoriques est particulièrement perceptible lorsqu’on considère, par exemple, l’impact de recherches en mathématiques dans le développement de toute sorte de nouvelles technologies : téléphones cellulaires, GPS, imagerie médicale, cartes bancaires, finance, météo, recherche de gènes, compression d’images, etc. [...]

L’histoire nous enseigne aussi que la recherche scientifique ne doit pas être réduite à un utilitarisme immédiat, ne serait-ce que parce qu’on a constaté qu’il est impossible de prédire quels sont les développements théoriques les plus susceptibles de contribuer aux innovations technologiques.

Autrement dit, certains domaines de recherche théorique n’ont d’applications potentielles qu’à longue ou même très longue échéance. D’autres domaines théoriques n’ont pas d’applications directes perceptibles, mais leur développement mène à de nombreuses autres recherches qui, elles, ont des impacts pratiques perceptibles.

 Domaines théoriques

Basées sur une logique simpliste de développement de l’économie du savoir, les réorientations récentes des politiques de financement de la recherche en science, autant au provincial qu’au fédéral, menacent directement la recherche dans des domaines plus théoriques. En particulier, au cours des dernières années, on a transféré la responsabilité des grands organismes de subvention vers des ministères à vocation économique.

Cela est venu renforcer la tendance voulant que les programmes d’appui à la recherche fondamentale théorique soient systématiquement hypothéqués en faveur de nouveaux programmes d’appui à une recherche ciblée et explicitement applicable. De plus, on a remanié plusieurs programmes de subvention existants pour mettre dorénavant l’accent sur des « projets » de recherche à court terme, par opposition au traditionnel soutien à des « programmes » de recherche à long terme.

Avec les critères de sélection maintenant en vigueur, il serait impossible, pour une hypothétique équipe constituée d’Einstein et de Poincaré, d’obtenir du soutien au programme de recherche en équipe du FQRNT pour un programme visant à développer la théorie de la relativité.

 Le volet formation

D’autre part, ces politiques scientifiques à courte vue ont un écho sur le volet formation. Par exemple, les critères de sélection aux bourses d’excellences ont été remaniés pour y intégrer des mesures de pertinence immédiate et perceptible. On néglige alors facilement le fait qu’une formation scientifique de haut calibre doit être basée sur des fondements théoriques solides, même lorsqu’elle vise plus directement des applications.

Autrement, elle est susceptible de devenir rapidement dépassée, dans notre environnement technologique en rapide évolution. Le véritable sous-financement universitaire ne réside pas vraiment dans le manque de soutien à la formation, mais plutôt dans le fait qu’il manque de soutien à la recherche. En effet, la formule de financement des universités est principalement calculée en terme du nombre, du niveau, et du domaine d’études des étudiants. Cette formule ne considère presque pas l’importante portion du salaire des professeurs qui correspond à leur implication en recherche, si ce n’est de façon indirecte. En conséquence, pour pallier ce manque de soutien à la recherche, les universités se retrouvent (indirectement) obligées de « transférer des fonds » de la formation à la recherche, pour pouvoir remplir convenablement leur double mission de transfert et de développement de la connaissance. Demander aux étudiants de combler le « manque à gagner » devient alors indécent.

À la lumière de ces considérations, il apparaît donc que les partisans de l’économie du savoir devraient remettre en cause les politiques purement marchandes de financement de la recherche et de la formation. Cependant, ce sont des prémisses plus ambitieuses et plus enthousiasmantes, dont celle du projet de la « société du savoir », qui devraient nous guider ici. Dans cette perspective, on dépasse une approche strictement utilitariste pour s’ouvrir sur un idéal pour lequel le développement de la culture prend préséance, comme objectif de société, sur le strict développement de l’économie ; cette dernière devenant un moyen plutôt qu’une fin. [...]

 Gratuité scolaire

Dans une perspective de mise en place d’une société du savoir, la formation universitaire doit contribuer en premier lieu au développement de la société, plutôt que d’être perçue comme un mécanisme qui permet de favoriser le potentiel d’enrichissement financier individuel. C’est cette logique qui sous-tendrait, par exemple, une prise de position en faveur de la gratuité scolaire pour des études universitaires.

On pourrait ainsi mieux mettre l’accent sur la contribution sociale que sur l’intérêt individuel ; et on permettrait à encore plus d’étudiants de choisir librement leurs domaines d’études, selon leur intérêt intellectuel, plutôt que de les encourager à choisir des domaines d’études selon un potentiel perceptible de la possibilité d’obtenir un travail payant. Pour les vocations scientifiques, encourager un libre choix des domaines d’études (sans contraintes de marché) est garant du développement d’une société riche culturellement. Par opposition, baser l’évolution du volet formation de notre système universitaire sur les lois du marché mène immanquablement à un appauvrissement de la culture scientifique fondamentale.

Que l’on soit partisan de l’économie du savoir ou de la société du savoir, il est donc important de reconnaître que la marchandisation du savoir menace le développement de la formation scientifique fondamentale. En effet, ne considérant que le bénéfice prévu à court terme, on crée des conditions qui mènent à réorienter les choix des jeunes vers une formation universitaire dans des secteurs plus appliqués ; causant ainsi à moyen terme un appauvrissement important du bassin de ceux qui opteront pour une formation plus théorique. Cet appauvrissement est clairement indésirable culturellement, et même indésirable économiquement à plus long terme.

 Péril en la demeure

La double réorientation récente des modes de financement de la recherche et de ceux de l’enseignement met donc en péril l’excellence en recherche scientifique au Québec, et ce à un moment clé de son évolution. En effet, nous en sommes maintenant à l’époque du renouvellement de la première génération de chercheurs de haut niveau au Québec.

Pour assurer que ce renouvellement se fasse pleinement, il est urgent de donner un coup de barre et de revenir à des politiques plus éclairées. Oui, il faut réinvestir dans nos universités (déjà excellentes par ailleurs), mais pas en hypothéquant leur développement en les amenant à se réorienter, par le mécanisme de l’offre et la demande, vers des domaines plus rentables à court terme. Ce réinvestissement doit être public pour assurer un équilibre sain entre recherche fondamentale, recherche théorique, et recherche pratique ; un équilibre qui n’est pas soumis à des contraintes imposées par une entreprise privée de plus en plus appelée à subventionner les universités. Il faut aussi revoir les politiques de financement de la recherche au Québec, pour favoriser un développement plus équilibré entre le fondamental, le théorique, le pratique et l’utilitaire. Dernièrement, le balancier a trop penché du côté pratique et utilitaire.

***

Ont signé ce texte des professeurs chercheurs reconnus dans divers domaines des sciences naturelles et des mathématiques : Ibrahim Assem, Nadia Aubin-Horth, Beatrix Beisner, François Bergeron, Joël Bêty, Robert Bradley, Srecko Brlek, Daniel Chapdelaine Steve Charette, Fiona Darbyshire, Jean-François Giroux, Jean-Marie De Koninck, Sylvie Hamel, Christophe Hohlweg, Mario Houde, Éric Lucas, Catherine Mounier, Nicolas Pilon, Denis Réal, Christophe Reutenauer, Martin-Hugues St-Laurent, Réjean Tremblay , François Vézina, Gesche Winkle.


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Photo : Annik MH De Carufel - Le Devoir
Dans un laboratoire pharmaceutique montréalais



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Salaire des vacataires de l’Université Paul Sabatier : ça s’arrange

samedi 25 mars

La situation semble s’arranger pour près de 600 vacataires du département des Langues vivantes et gestion (rattaché à la faculté des sciences et de l’ingénierie) de l’université Toulouse 3 Paul Sabatier, qui attendent d’être rémunérés pour le premier semestre. « Le paiement pour les 600 vacataires doit être effectif fin mars, nous a-t-on assurés à la vice-présidence de l’université, a expliqué Julie, vacataire et porte-parole. Ça doit nous être confirmé par communiqué et on espère aussi que ce sera moins compliqué pour payer le deuxième semestre. » [...] La porte-parole de ce mouvement de contestation, qui se félicite des avancées sur ce dossier par l’université Paul Sabatier, veut porter la discussion plus loin. « On demande en effet, explique Julie, des efforts sur le système de paie, peut-être faut-il aussi revoir la fréquence de paiement des vacataires, parce qu’être payé tous les six mois, c’est difficile pour beaucoup. Il est aussi peut-être temps de requalifier le métier de vacataire. J’ai bon espoir de voir les lignes bouger ». par Gérald Camier, La Dépêche, 23/03/2017

600 enseignants-vacataires de l’université Paul Sabatier attendent d’être payés

lundi 20 mars

Environ 600 vacataires de l’Université Toulouse III Paul Sabatier, soit des enseignants non titulaires, attendent toujours le versement de leur salaire pour le premier semestre qui devait intervenir en janvier dernier. La plupart des vacataires sont de nationalité anglaise, espagnole, allemande et doivent obligatoirement avoir un autre emploi à côté de l’université pour compléter leurs revenus.

L’université, dont le service des ressources humaines invoque un bug informatique sur le nouveau logiciel de paie, indique que le retard serait « de deux à trois mois » selon les cas, « voire six mois », selon une vacataire. Pour Jean-Pierre Vinel, le président de l’université, « il n’a jamais été question de ne pas payer les vacataires, c’est juste une question de retard de paiement ».

[La Dépêche, par Gérald Camier, 17/03/2017]

Sur le Web : Lire sur ladepeche.fr

C. Villani : "on arrive à se sentir étouffé"

dimanche 5 février

[Interview de C. Villani, The Conversation, 30/01/2017]
Revenons en France avec une question beaucoup plus terre à terre : un jeune docteur en mathématique qui vient d’enchaîner un ou deux postdoc à l’étranger décroche un poste de chargé de recherche ou de maître de conférence. Il débute alors sa carrière avec un salaire de 1 800 euros net par mois. Comment qualifier cette situation et comment l’améliorer pour créer des vocations ?

C.V. : Malgré ce salaire peu reluisant, le statut du CNRS reste attractif pour sa grande liberté. Si l’on veut garder son attrait à la profession, il est important de travailler sur le reste : en premier lieu, limiter les règles, les contraintes, les rapports. Je donnerai un exemple parmi quantité : le CNRS vient de décider qu’il refuse tout remboursement des missions effectuées dans un contexte d’économie partagée : pas de remboursement de logement Airbnb, ni de trajet BlaBlaCar… De petites contraintes en petites contraintes, on arrive à se sentir étouffé. Le simple sentiment d’être respecté et de ne pas avoir à lutter pour son budget, par ailleurs, pourra jouer beaucoup. Par ailleurs, il est certain qu’une revalorisation salariale ou d’autres avantages pour les débuts de carrière seront bienvenus.

Les universités vont continuer à geler des postes en 2017

lundi 28 novembre 2016

La crise budgétaire des universités françaises continue depuis leur passage à l’ "autonomie" avec comme conséquence directe l’utilisation de la masse comme variable d’ajustement. Comment diminuer la masse salarial ? Embaucher des contractuels au lieu de titulaires, demander et ne pas payer des heures supplémentaires aux enseignants-chercheurs titulaires, supprimer des postes d’ATER et des contrats doctoraux ou encore geler des postes. Mais que signifie "geler des postes" ? Il s’agit de ne pas ouvrir à candidature des postes de titulaires ouverts par le ministères. Depuis 2009, 11.000 postes ont été gelés dans les universités dont 1200 les cinq dernières années. En 2017, ce processus continuera dans de nombreuses universités : Paris 1, Toulouse Paul Sabatier, Reims, Paris-Est Créteil, Dijon, Orléans, Brest, Paris 8, Bordeaux 3, Artois, Bretagne-Sud, Lyon 3, Limoges, Pau, Paris-Est Marne-la-Vallée.

New Analysis of Employment Outcomes for Ph.D.s in Canada

Thursday 5 February 2015

An analysis of where Canada’s Ph.D.-holders are employed finds that just 18.6 percent are employed as full-time university professors. The analysis from the Conference Board of Canada finds that nearly 40 percent of Ph.D.s are employed in higher education in some capacity, but many are in temporary or transitional positions. The other three-fifths are employed in diverse careers in industry, government and non-governmental organizations: “Indeed, employment in diverse, non-academic careers is the norm, not the exception, for Ph.D.s in Canada.” - Inside Higher Edu, January 8, 2015

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