Fiche-moi la paie

Noémi Lefebvre | 14 juin 2011
mardi 19 juillet 2011
par  Noémie Lefebvre
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Il paraît qu’en Europe du sud, la jeunesse diplômée en a marre, c’est ce que j’ai entendu dans ma bagnole à la radio culturelle, il y avait une émission avec des sciences po, des historiens, des économistes qui usaient de mots comme indignation, spécificité, contagion limitée, jeunes chômeurs, mouvement social, crise économique, précarité, démocratie, autogestion, refus des partis politiques, non-violence, soixante-huit, solidarité, printemps, le nouveau entrait dans les cases d’une maîtrise bien référencée. Bon moi j’allais voir les comptables de l’IUT carrières sociales. J’avais mon badge FICHE-MOI LA PAIE épinglé à ma veste, offert par un fabricant de slogans urbains, l’ami Yves Pagès. FICHE-MOI LA PAIE, une médaille du mérite, façon de parler anonyme et personnelle qui me donnait d’un coup une réalité sociale.

Je venais pour avoir un papier signé qui prouve que j’avais bien fait 22 heures de cours en 2010 qui ne m’avaient pas été payés pour l’excellente raison que c’était le règlement. J’ai tout de même demandé quel règlement, c’était que j’avais fait trop d’heures, 112 en un an alors que j’étais limitée à 90 sur l’université nationale. Limitée ? pour quelle raison ? Parce que mon dernier salaire principal à durée déterminée n’était pas assez important, 520 Euros. C’est pourtant pas mal, non ? Oui mais non. Il faut plus. Si tu gagnes pas assez, on te paie pas. Ah d’accord j’ai dit. Donc pour être payé il faut gagner plus. Voilà, c’est ça. Si tu gagnes pas assez tu travailles pour rien et tu es dans l’illégalité, parce que, comme disent les comptables, ils sont tout de même vaguement indignés, tout travail mérite salaire. Vous comprenez, si vous aviez un gros salaire, je sais pas, par exemple 2000 euros mensuels, là vous pouvez dépasser les 90. J’ai dit mais si je gagnais 2000 euros par mois je ne voudrais sûrement pas enseigner plus de 90 heures, je m’en foutrais pas mal et puis j’aurais pas le temps de préparer mes cours, sans compter que depuis 1936 on a aussi droit à des congés. C’est comme ça, elle a dit, la comptable, j’y peux rien. Et pourquoi on me l’a pas dit avant que je commence les cours, que je pourrais pas être payée ? Elle m’explique. Parce qu’entretemps les choses ont changé. Eh oui ! C’est devenu plus difficile ! Pour tout le monde ! Ah, j’ai compris, c’est pour ça que l’université se modernise, alors. Pour préparer les étudiants à leur future précarité il faut donner l’exemple ! c’est vachement astucieux.

Voilà comment ça marche :
1. L’article 2 du décret n 87-889 du 29 octobre 1987 prévoit que les chargés d’enseignement vacataires sont des « personnalités choisies en raison de leur compétence dans le domaine scientifique, culturel et professionnel et qui exercent une activité professionnelle principale en dehors de leur activité de chargé d’enseignement. »
Les vacataires ne sont donc pas des enseignants, ils ne sont pas des universitaires sans poste, ils sont des intervenants qui viennent à l’université, de temps en temps, raconter des expériences professionnelles à des étudiants.

2. L’université embauche des enseignants vacataires parce qu’il n’y a plus de créations de postes depuis belle lurette. Officiellement, il faut donc demander à « des personnalités choisies en raison de leur compétence dans le domaine scientifique, culturel et professionnel et qui exercent une activité professionnelle principale en dehors de leur activité de chargé d’enseignement » par exemple de faire un cours fondamental de 22 heures à raison de deux par semaine sur un semestre et copies à corriger en supplément gratuit, soit environ 200 heures si tu fais le taf sérieusement. Inutile de préciser que les « personnalités choisies en raison de leur compétence dans le domaine scientifique, culturel et professionnel et qui exercent une activité professionnelle principale en dehors de leur activité de chargé d’enseignement » sont tout à fait adaptées à ce genre de sport.

3. Beaucoup de cours fondamentaux sont pris en charge par des diplômés de l’université qualifiés ou non par le Conseil national de l’Université, étant donné qu’il n’y a pas de postes crées, et puisque que les précaires coûtent moins cher et ne risquent pas de l’ouvrir sur ce qui se passe dans l’enseignement ni la recherche vu qu’ils ne sont ni enseignants ni chercheurs, même s’ils font de l’enseignement et de la recherche.
Heureusement qu’il y en a plein de très bons, des docteurs expérimentés, prêts à prendre en charge un maximum de cours dans les conditions les plus extrêmes, trop contents de pouvoir faire ce pour quoi ils sont formés. Ils disent merci.

Et puis vacataire d’enseignement, c’est pas mieux payé que lecteurs de code-barre mais beaucoup plus marrant, on peut parler littérature, art, philosophie, politique, histoire des idées et de tas de choses sans aucun compte à rendre sinon aux étudiants et à soi-même. Au supermarché du bled où je fais mes courses, les filles de mon âge n’ont pas le temps de se marrer avec les idées. Pendant que je m’amuse à préparer mes cours, elles font de la résistance passive, c’est à dire qu’elles s’expriment. T’as vu, il faut que je défasse les lots en promo, a dit la plus dure qui inspire le respect avec sa colère de classe, une de celles qui font le boulot mais pas sans rien dire, alors que la promo est encore sur le catalogue, le chef a dit de défaire les lots et de tout remettre en rayon au prix déloté, ni vu ni connu. Et la marge elle va où ? Tu trouves que c’est normal ? Les clients entendent, c’est exprès, l’expression c’est pour qu’on entende. Pour chaque heure que je passe à la fac avec les étudiants à parler d’histoire de l’art, de socio de la culture ou d’histoire culturelle, il y a une fille pareille que moi qui fait ses heures en voyant ce qui se passe et qui trouve pas ça normal. Oui la fac c’est beaucoup plus marrant, plus marrant aussi que l’usine, pas de chronomètre, les cadences infernales on se les impose tout seul, si on veut, personne pour contrôler mais tu peux être tranquille, quand on est sans poste on se donne à fond, c’est comme les intérimaires, ils cassent les pauses-pipi, ils foutent la honte aux tire-au-flanc et empêchent les petites discutes entre deux manutentions. C’est des bêtes de somme de man-power dans la roue de l’homme-pouvoir qui remplacent les cédédés pas décédés mais en voie de disparition par suppression de postes.

Un jour un professeur d’université bien intentionné avec qui je buvais un coup sur la terrasse en face de la statue des Trois Ordres, côté égalité, Tiers-État les bras levés, m’a dit cette phrase très encourageante, que j’avais sans doute « une petite chance ». Une petite chance de quoi ? j’ai demandé. Et lui une petite chance, un jour, d’avoir un poste. C’était il y a déjà trois ans, au temps des vagues espoirs de la loi LRU qui permet au patrons d’université d’embaucher des à la rue si bon leur semble. J’ai dit que de sa petite chance, j’en voulais pas. Que je m’en foutais de la petite chance, que la petite chance c’est ce qui fait espérer en fermant sa gueule pour pas ruiner sa petite chance. J’ai pourtant continué à fermer la mienne, de gueule, et pour me faire payer j’ai monté mon auto-entreprise.
Je suis devenue patron de moi-même sur le conseil de sciences-po et de l’IUT. Tous unis contre le service public, ils m’ont dit que c’était la seule solution, de monter sa boîte pour enseigner à l’université. Comme ça tu te responsabilises, tu as la gagne, et tu factures tes heures au lieu d’être bêtement salarié. J’ai monté mon entreprise de rien. Ça tourne à plein. Je reçois des tas d’invitations pour m’inscrire sur des annuaires professionnels. Depuis j’ai donné des dizaines d’heures de cours en tant que personnalité choisie en raison de sa compétence dans le domaine scientifique, culturel et professionnel exerçant une activité professionnelle principale de rien, en dehors de mon activité de chargée d’enseignement. Je suis allée avec mon numéro de siret tout neuf à l’IUT, la comptable a dit ah je crois que ça va pas passer. A sciences po, on m’a dit bon, pour cette année on va pouvoir vous payer mais à partir de septembre, c’est fini, on a reçu un nouveau courrier de l’agent comptable. Maintenant, « selon la réglementation, il n’est pas possible à un auto-entrepreneur de donner des cours ».

En épilogue, je suis allée voir le directeur de l’IUT. Salut, je lui ai dit, il est sympa, de gauche. Il a dit salut ! Alors comment ça va ? J’ai dit au poil. Il était content, il avait eu d’excellents retours sur mes enseignements par les étudiants, et il espérait bien que je serais parmi eux, l’équipe, l’année prochaine. J’ai dit c’est chouette, mais non, que j’y serais pas, dans l’équipe. L’IUT était un endroit formidable, les étudiants super, j’adorais le boulot mais je pouvais pas continuer pour la raison débile que tout travail mérite salaire. Ah je comprends, il a dit sans se mobiliser davantage sur mon cas. Puis il m’a demandé ce que j’allais faire, c’est un type sympa, de gauche. J’ai dit que j’en savais rien.
Mais comment tu vas faire pour gagner ta vie ? il a ajouté.
Et j’ai répondu que j’allais vendre mon cul ailleurs.
C’est vrai, faut dire, le problème avec les vacataires de l’université, c’est qu’ils savent rien faire d’autre. Ou alors profiter avec les jeunes diplômés de leur place au soleil. Les démagos !


Source

Noémi Lefebvre a publié un premier roman, L’autoportrait bleu, aux éditions Verticales. Pour en savoir plus, c’est ici.

Post-scriptum & esprit d’escalier :

Faire couple pour un demi RSA

Pour les moins de 25 ans qui n’ont pas droit au RSA (cette interdiction d’accès est une contribution socialiste aux inégalités qui date de la création du RMI, en 1988), sauf si ils ont au moins un enfant, il est une voie d’accès : se déclarer en concubinage ou se pacser avec un allocataire du RSA permet d’accéder à une fraction d’un RSA désormais calculé pour un couple. On voit donc des formes d’entraide où un allocataire accepte de se déclarer en couple pour qu’une autre personne interdite de RSA en raison de son âge puisse toucher les 220€ qui s’ajoutent au 410€ du RSA de l’isolé…
Attention : cela suppose un peu de soin (ne pas avoir des existences administratives visiblement contradictoires) et une relation de confiance, histoire d’être en mesure de suivre correctement son dossier (avoir les infos sur les courriers reçus en temps en en heure, etc.), jouer le jeu – ce qui ne veut pas dire se soumettre – avec le maximum de cartes en mains.

Extrait de De la légitimité de frauder les minima sociaux et de quelques conseils à cette fin



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Brèves

Je gagne 1700 euro et j’avance 650 euro par mois pour les kilomètres

vendredi 22 novembre 2013

Bonjour,
Je travaille pour l’Éducation Nationale dans une structure très particulière, je me déplace sur 2 départements : je gagne 1700 euro par mois et je dois avancer TOUS LES frais ; je suis remboursé avec un décalage de 3 mois et sur une base SNCF ET évidemment j’utilise ma PROPRE voiture. Je suis évidemment contractuel depuis 2004 mais j’ai changé 3 fois d’académie, j’ai des "trous" dans mon état de service et donc je n’ai jamais pu être titularisé (ni en 2000 ni cette année).
[par Anonyme]

Montpellier Université : le temps des postes tirés au sort

lundi 3 octobre 2011

On l’appellera Françoise pour la protéger malgré sa cartouchière de diplômes correspondant à bac + 10. Trentenaire montpelliéraine, la jeune docteur en sociologie, spécialisée dans les institutions et l’administration, enseigne depuis deux ans dans les facs et lycées parisiens.

En 2010, elle est vacataire dans le supérieur et contractuelle dans l’Éducation nationale (option SES) en 2nde et 1ère. Pour cette rentrée, elle est certaine qu’un poste à mi-temps d’ATER (attaché temporaire d’enseignement et de recherche) lui est attribué par la commission scientifique universitaire. Pas la lune : 1 200 € par mois plus une prime annuelle sensiblement équivalente mais de quoi être rassurée quant à l’avenir immédiat et pouvoir poursuivre ses travaux de recherche.

Pour compléter l’enseignement aux étudiants, un autre mi-temps est confié à l’une de ses jeunes collègues. Françoise prépare ses cours pendant l’été, regagne Paris. On lui demande de démarrer en septembre, sans contrat. Et patatras.

La semaine dernière, la présidence de l’université décide d’un plein-temps. La commission scientifique tranche... par tirage au sort. Françoise reste sur le carreau. En remplacement, l’université lui propose des vacations. Payées en mars.

Sur le Web : Lire sur Midi Libre

Carcassonne. Le prof vacataire réclame son dû

lundi 27 juin 2011

[La Dépêche | 22/06/2011 | D.B.]

Dans une précédente édition nous relations la galère de Francis Campana, ce cadre au chômage, engagé par l’IUT de Perpignan pour donner 20 heures de cours à Carcassonne en octobre 2010. Depuis, il se bat pour se faire payer cette prestation, une facture qui n’a rien d’exorbitant, environ 1 000 euros brut. Le responsable de l’IUT, qui n’a par ailleurs pas souhaité s’exprimer sur le sujet, se bornait à préciser que son établissement n’est pas en droit de rémunérer des professeurs, même vacataires, au chômage, une situation que l’administration de l’IUT n’ignorait pourtant pas lors de la signature du contrat de prestation.

Malgré des lettres recommandées et de multiples interventions, la sollicitation du médiateur académique, Francis Campana n’a, à ce jour, toujours pas perçu sa rémunération. La seule avancée qu’il dit avoir obtenue, récemment, après plusieurs mois de relances, c’est une information bien sibylline du secrétariat de l’Université de Perpignan lui assurant « qu’une réponse est en cours de préparation et vous sera donnée par le médiateur académique ». (...)

Témoignage...

dimanche 15 mai 2011

Moi aussi je suis fatigué d’être contractuel dans l’académie d’Amiens en arts plastiques depuis 12 ans avec cette année.
Je viens de passer l’oral du capes mardi dernier à Tours pour la 7 ème fois, et je me suis encore planté et j’en veux au monde entier parce qu’à chaque fois à l’oral on remet en cause ma proposition de cours et le lendemain il faut faire cours comme si de rien n’était, j’ai 19.80 en notation administrative, l’inspecteur, après mon inspection a souhaité que je sois jury de bac en arts plast à l’oral, parce que j’avais de l’expérience.
C’était cette fois en 2005, et 1 semaine ensuite je retournais passer l’oral à Tours ...
Je suis souvent sur 2 établissements minimum quand c’est pas 3, pendant 7 ans je faisais environ 120 km pour aller travailler et 120 pour revenir...
Mais tout cela on s’en fiche, j’ai 38 ans et qu’ai- je fait de ma vie... Rien, la blaze...

Appel à témoins Jeunes précaires diplômés

vendredi 8 avril 2011

Je suis journaliste pour le magazine « Sept à huit » diffusé chaque dimanche sur TF1 et je prépare un reportage sur les jeunes diplômés précaires qui, après de longues recherches, se voient obligés d’accepter un emploi bien en-deçà de leurs qualifications faute de mieux.

Je cherche à faire le portrait de 2 ou 3 représentants de cette génération précaire, les suivre dans leur quotidien afin de comprendre leur parcours et leurs difficultés.

Si êtes vous même concernés ou si vous connaissez des gens concernés par cette situation, n’hésitez pas à faire tourner cet appel à témoins autour de vous !

Je suis joignable pour toute question par mail : ma.brucker oPo elephant-cie.com

Merci de votre aide.

Marie-Alix Brucker

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